Alexander Wendt: Le Brexit à l’aune du constructivisme, ou le constructivisme à l’aune du Brexit

L’Association des Jeunes Internationalistes publie un article rédigé par Marcello Putortì, étudiant du Master en Relations Internationales à l’Université Paris II Panthéon-Assas & Sorbonne Université. 

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Le Constructivisme n’est pas une théorie des Relations Internationales

            Probablement écrit à la veille de la démission de M. Gorbatchev, mais publié au premier trimestre de 1992, l’article d’Alexander Wendt : « Anarchy is what States make of it »[1], ne tente pas de redéfinir dans l’urgence le nouvel ordre international qui succède à la période de Guerre Froide. D’autres auteurs tels que F. Fukuyama[2] ou S. Huntington[3] tentent d’inscrire une lecture de ce supposé nouvel ordre au travers de théories existantes ou précisément en réaction à celles-ci. Wendt, s’emploie à saisir les bouleversements de la fin du XXème siècle, comme un prétexte en toile de fond, pour affiner une critique constructiviste envers les lectures rationalistes ou comportementalistes. En ce sens, comme le soulignent Tim Oliver et Peter Wilson en 2017, citant eux mêmes Anne Marie Slaughter : « Constructivism is not a theory, but an ontology : “a set of assumptions about the world and human motivation and agency” »[4]. Le Constructivisme est une façon d’aborder n’importe quelle théorie des Relations Internationales, tout comme l’influence rationaliste et comportementaliste. En d’autres termes, quelque soit le nouvel ordre que toutes les théories de Relations Internationales s’apprêtent à décrire, Wendt tente de prévenir une approche défaillante des phénomènes internationaux à cause d’une absence de réflexion sur la nature des outils théoriques des Relations Internationales.  Ce qui l’oppose aux autres approches est la façon dont sont traités les outils d’analyse fondamentaux des Relations Internationales. Wendt ramasse le cœur du Constructivisme dans l’intérêt porté sur les concepts d’identité et d’intérêt : « Despite important differences, cognitivists, poststructuralists, standpoint and postmodern feminists, rule theorists, and structurationists share a concern with the basic “sociological” issue bracketed by rationalists – namely, the issue of identity- and interest-formation. »[5]. En ce sens, ces deux concepts ne sont pas des données a priori mais des produits issus de l’interaction sociale des acteurs entre eux.

Le problème de la dynamique des relations internationales spécifiquement soulevé par le Constructivisme

                  Cette approche sociologique des Relations Internationales, qui impose de déconstruire les processus que sous-tendent chaque identité et intérêt, permet à Wendt de critiquer les fondements du réalisme-rationaliste qui associe l’anarchie à la puissance comme un intérêt a priori ou du néo-réalisme-rationaliste posant une sécurité individuelle comme intérêt a priori. En somme, selon Wendt, l’anarchie ne présuppose pas de tels intérêts ou la nature des relations entre unités politiques qui devraient en découler selon Hans Morgenthau[6] ou un Kenneth Waltz[7]. Cette analyse de l’anarchie permet à Wendt de penser un développement des Relations Internationales vers une sécurité collective absoute de l’idéalisme caractéristique d’un libéralisme-rationaliste, lui aussi critiqué par l’approche de Wendt. Mais il résulte de l’article un problème secondaire qui nous intéresse plus particulièrement : le prisme sociologique, de l’identité et de l’intérêt, impose de penser comment peut se stabiliser une certaine configuration des Relations Internationales ou, inversement, comment un ordre international peut évoluer : « The fact that power politics are socially constructed […] does not guarantee they are malleable »[8]. La permanence et le mouvement de la structure internationale, sa stabilité en somme, est un problème qui s’impose à l’approche constructiviste. Autrement dit pourquoi et comment évolue la structure internationale ? L’intérêt que nous portons à ce problème spécifique ne se pose pas, pour nous, dans le cadre d’une définition de la structure d’après Guerre Froide. Nous le posons dans un contexte plus contemporain, qui ramasse les problèmes, et nécessite la mobilisation des réponses posées par Wendt en 1992 : le Brexit. Depuis le référendum du 23 juin 2016, le Brexit est une situation emblématique d’une unité politique dont l’identité et les intérêts ont été  explicitement réinterrogés. Le Brexit est-il l’expression d’un changement de l’identité du Royaume Uni et de ses intérêts ? Doit-il, au contraire, se concevoir comme l’actualisation et donc la permanence d’une identité et d’intérêts préexistants ? Le Brexit est ce laboratoire empirique dont les adversaires du constructivisme accusent le défaut[9].

Le Brexit comme laboratoire du Constructivisme

                  Selon Wendt, les identités et intérêts tendent à se stabiliser selon le principe de naturalisation des représentations, qui se figent dans les esprits comme immuables de tout temps : c’est à dire que nos représentations ont tendance à perdre leur historicité pour nous apparaître comme naturelles.  D’autre part, Wendt admet une inertie de la pensée issue du principe de « path dependency »[10] lorsqu’un changement remet en cause la validité des représentations et que les acteurs sont frileux dans l’actualisation de celles-ci. Nous pouvons, donc concevoir ces changements comme le fruit d’une adaptation passive des acteurs aux dynamiques socio-historiques, qui se réalisent, pour ainsi dire, malgré les acteurs. Mais Wendt conçoit, par ailleurs, un changement de type actif où les acteurs se saisiraient de leurs influences dans les processus d’interactions pour impulser eux même un changement d’identité et d’intérêt. Cette perspective semble comporter d’emblée un paradoxe : « How can they think about changing that to which they owe their identity ? »[11]. Le Brexit nous a donné une réponse empirique à ce problème théorique. De quelles questions le résultat du référendum de 2016 a-t-il été la réponse ? Outre l’appartenance à l’Union Européenne, le Brexit a soulevé de nombreux débats identitaires dont les termes posaient des pistes différentes les unes des autres et parfois antagonistes. Les remainers plaidant pour une Grande Bretagne fondamentalement européenne, les brexiters soulevant la nature bicéphale d’un Royaume Uni ancré dans l’Open sea churchillien et dont l’intérêt était auprès des États-Unis, plutôt que dans une alliance politique continentale trop rigide. De même, l’intérêt du Royaume Uni était au centre des débats de 2016 : l’UE est-elle un poids financier et une limitation désavantageuse de la souveraineté ? Est-ce au contraire un tremplin dans une mondialisation de moins en moins maitrisée par les occidentaux ? Les États-Unis et le Commonwealth sont-ils des partenaires à privilégier ?…etc. Il importe peu que le débat fut l’occasion d’exacerber les fausses informations, la démagogie, la confusion entre ce qui est et ce qui devrait être. Le référendum fut, du point de vue des Relations Internationales, un exercice explicite de redéfinition active de l’identité et des intérêts du Royaume uni.

Solidarité de la redéfinition de l’acteur et du milieu social : Le Brexit comme processus systémique

Le choix du 23 juin ne doit pourtant lui même pas être réifié comme une brusque bifurcation de l’identité et de l’intérêt du Royaume Uni : « Brexit is not a single event or process but  a series of time-limited and open-ended multi-level processes touching on and shaped by a wide range  of interests, ideas, institutions and individuals. »[12]. Il convient ainsi plutôt de le concevoir comme l’émergence explicite d’un processus qui s’exprime autrement, de façon plus souterraine. Ce d’autant que le cycle de négociation, pour les nouvelles relations entre le Royaume Uni et l’Union Européenne, n’est pas achevé et sera pour beaucoup dans la définition ultérieure des acteurs. D’autre part le Brexit est aussi l’illustration d’un corolaire subtil mais central de l’approche constructiviste. Toute redéfinition d’un acteur est aussi une redéfinition de l’ensemble de la structure internationale dans lequel s’inscrit cet acteur. L’Union Européenne s’est vue elle aussi redéfinir, au niveau des institutions européennes et des États membres, son identité et ses intérêts. La France, par exemple, se voit être au sein de l’UE le seul pays disposant d’un siège au Conseil de Sécurité et de l’arme nucléaire. Dans le cadre d’un malaise croissant au sein de l’Otan, ce nouveau statut interroge la possible évolution de la défense européenne. Il n’est d’ailleurs pas anodin de noter que Wendt interroge lui même le statut de l’Alliance Atlantique avec la fin de la guerre froide : « Will the disappearance of the Soviet threat renew old insecurities among the members of the North Atlantic Treaty Organization ? Perhaps, but not if they have reasons independent of that threat for identifying their security with one another. »[13]. Il semble que la sécurité collective occidentale, fragile substitut ayant survécut à la chute de l’Union soviétique pour justifier l’alliance militaire de l’Occident, n’ait pas eu son pendant politique dans la balance qui a laissé le Brexit l’emporter ; et avec lui une étape supplémentaire d’un divorce politique entre Europe continentale et l’axe anglo-américain. Ce que nous enseigne le Brexit, en nous illustrant le postulat constructiviste, est que l’identité et les intérêts sont l’objet d’une redéfinition, dès lors que l’acteur lui même tente de se définir ; en l’occurrence à l’échelle de débats et d’un référendum.

Dépasser Alexender Wendt grâce au Constructivisme 

                  Nous pouvons aller plus loin que Wendt en poursuivant sa logique pour interroger un impensé de son article. La mise en exergue de la nature dynamique de l’identité et de l’intérêt par Wendt semble se cantonner à la détermination externe, car issue de l’interaction sociale : « The meanings in terms of which action is organized arise out of interaction »[14]. Cette perspective occulte une question non moins importante que soulève la perspective sociologique des Relations Internationales. Il s’agit du problème de la codétermination de l’identité et de l’intérêt, l’un par rapport à l’autre, abstraction faite du processus externe qui les déterminent par ailleurs. Nous entendons par là que Wendt, après avoir montré les processus déterminants de ces deux concepts ne s’attarde pas pour caractériser la relation de l’un à l’autre. Il déclare comme une évidence, échappant à son approche critique : « Identities are the basis of interests »[15]. L’expression a de quoi troubler dans la mesure ou elle implique une prééminence causale de l’identité sur l’intérêt. Cette prééminence n’est pas anodine car elle empêche de penser la redéfinition de l’identité à partir de celle de l’intérêt. Or nous sommes fondés à penser que, outre l’influence primitive des processus interactifs, l’identité est aussi impacté par l’évolution parallèle des intérêts. Cette hypothèse théorique, qui n’est pas soulevée par Wendt, trouve elle aussi son laboratoire dans le Brexit. Le vote du 23 juin, s’il a vu le Brexit l’emporter, a révélé de profondes fractures régionales au sein du Royaume Uni. Or, l’intérêt formulé par les brexiters majoritaires en Angleterre et au Pays de Galles est antagoniste avec l’intérêt exprimé par les remainers majoritaires en Écosse et en Irlande du Nord, qui sont par ailleurs traversés par de forts courants sécessionnistes. Le Brexit n’est-il pas aussi l’expression d’intérêts contradictoires, dont la conséquence est la tension vers un éclatement de l’identité du Royaume uni ? En ce sens c’est bien le renouvellement de l’intérêt d’un acteur qui fonde une redéfinition de l’identité de celui-ci. En interrogeant la codétermination de l’identité et de l’intérêt, au delà de l’interaction sociale de l’acteur, nous ne faisons que poursuivre le principe constructiviste, au sein de l’unité politique prise comme entité composite.


[1] WENDT Alexander, « Anarchy is what States make of it : The Social Construction of Power Politics », Intenrantional Organization, Vol. 46, N° 2., 1992, pp. 391-425. 

[2] FUKUYAMA Francis, The End of History and the last man, The Free Press, New York, 1992.

[3] HUNTINGTON Samuel, « The Clash of the Civilization ? », Foreign Affairs, Vol 72, N°3, 1993, PP. 22-49.

[4] OLIVER Tim & WILSON Peter, « The English School, Constructivism and Brexit : Theorical Investigations », article préparé à l’occasion de la 11th Pan European Conferance on International Realtions, European International Studies Association, Barcelona, 13-16 septembre 2017, p. 12.

[5] WENDT Alexander, « Anarchy is what States make of it : The Social Construction of Power Politics », Intenrantional Organization, Vol. 46, N° 2., 1992, p. 393.

[6] MORGENTHAU Hans, Politics Among Nation : The struggle for Power and Peace, McGraw-Hill Education, 2005. 

[7] WALZ Kenneth, Man, the State, and War : a theorical analysis, Columbia University Press, 2001.

[8] WENDT Alexander, « Anarchy is what States make of it : The Social Construction of Power Politics », Intenrantional Organization, Vol. 46, N° 2., 1992, p. 411.

[9] La critique récurrente, portée au constructivisme de ne pas être suffisamment empirique, nous est rapportée par T. Oliver et P. Wilson, citant A. Moravcsik : « who has repeatedly argued that most constructivists have shown a “characteristic unwillingness […] to place their claims at any real risk of empirical disconfirmation” », OLIVER Tim & WILSON Peter, « The English School, Constructivism and Brexit : Theorical Investigations », article préparé à l’occasion de la 11th Pan European Conferance on International Realtions, European International Studies Association, Barcelona, 13-16 septembre 2017, p. 15.

[10] WENDT Alexander, « Anarchy is what States make of it : The Social Construction of Power Politics », Intenrantional Organization, Vol. 46, N° 2., 1992, p. 411.

[11] Ibid., p. 419.

[12] OLIVER Tim & WILSON Peter, « The English School, Constructivism and Brexit : Theorical Investigations », article préparé à l’occasion de la 11th Pan European Conferance on International Realtions, European International Studies Association, Barcelona, 13-16 septembre 2017, p. 16.

[13] WENDT Alexander, « Anarchy is what States make of it : The Social Construction of Power Politics », Intenrantional Organization, Vol. 46, N° 2., 1992, p. 408.

[14] Ibid., p. 403

[15] Ibid., p. 398.

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