Barrage de la Renaissance : vers une hégémonie éthiopienne  ?

L’Association des Jeunes Internationalistes publie un article rédigé par Estéban Georgelin, étudiant en Master 2 Relations Internationales à l’Université Panthéon-Assas & Sorbonne Université. 

 

 

Après bientôt neuf années de crispation géopolitique entre l’Égypte et l’Éthiopie, le barrage de la Renaissance continue de faire parler de lui jusqu’à Washington. Cette future centrale hydroélectrique éthiopienne devrait créer une gigantesque retenue d’eau sur le Nil bleu et ainsi devenir le plus grand barrage d’Afrique.

Depuis la pose de la première pierre par l’ancien homme fort d’Addis-Abeba, Meles Zenawi, en avril 2011, le projet a été source d’inquiétudes et de différends diplomatiques. Pour Mahmoud Abu-Zeid, président du Conseil Arabe de l’Eau et ancien ministre égyptien, ce choix de calendrier n’a rien d’un hasard1. Annoncée au début de la révolution égyptienne, l’ambition éthiopienne est perçue comme une exploitation de cette période de troubles pour assurer une domination stratégique des eaux du Nil.

Si l’Égypte s’intéresse de près à ce barrage, c’est qu’elle sait ce qu’elle doit au Nil et qu’elle ne veut pas perdre le contrôle de son débit. En effet, Nil bleu et Nil blanc se rejoignent à Khartoum pour former le Nil qui traverse les 1 000 km du territoire égyptien. Dans cette configuration, le Nil bleu fournit 80% de l’eau qui atteint les pays en aval. Ainsi, pour ne pas en être dépossédés en raison d’une trop forte retenue d’eau, ses dirigeants s’emploient à revendiquer un « droit historique2 » sur le fleuve, au nom des traités du 15 mai 1902 et de l’accord de 1959 sur le partage des eaux et des règles de construction y afférentes. Au-delà de son histoire antique, l’Égypte a été pendant deux siècles la puissance dominante du fleuve et son affaiblissement relatif la relègue désormais au rang de simple usager de ce cours d’eau sacré.

Ce changement dans la hiérarchie des puissances a créé une rivalité diplomatique qui s’est parfois mue en véritable guerre psychologique entre les dirigeants des deux pays. Ainsi, lorsque le président égyptien Mohamed Morsi réunit un panel d’experts le 3 juin 2013 pour discuter du barrage, ceux-ci vont jusqu’à en envisager la destruction par un recours à des services de sécurité. Ils ignorent alors que la télévision filme l’échange, la scène provoque un incident diplomatique majeur.

Face à ces pressions, l’Éthiopie s’est progressivement engagée dans un processus de dialogue pour tenter de rassurer l’Égypte en s’engageant à ne jamais réduire le débit à un niveau qui lui serait critique. Toutefois, elle ne promet pas pour autant de respecter le minimum annuel garanti de 40 milliards de mètres cubes d’eau demandé par Le Caire3et n’a jamais ralenti le rythme des travaux pour des raisons politiques, au contraire, elle veille à ce que le retard pris ne se creuse pas.

Si l’Éthiopie semble ne vouloir rien céder, c’est parce qu’elle joue gros avec ce barrage. Avec un besoin en électricité grandissant d’environ 30% par an4, l’enjeu énergétique est au cœur des projets gouvernementaux depuis plusieurs années. Après l’inauguration du plus grand parc éolien d’Afrique subsaharienne, le parc Adama II à Ashegoda en 2013 par le Premier ministre Hailemariam Desalegn5, l’Éthiopie a également inauguré le plus haut barrage hydroélectrique d’Afrique en 2016 avec son projet « Gilgel Gibe III6 ». Pourtant, ces projets ne suffisent pas encore à éponger les besoins des zones industrielles les plus portées par la croissance. De fait, la promesse d’un projet aussi conséquent fait revenir à Addis-Abeba un flot d’entrepreneurs qui avaient parfois quitté le pays.

Symbole d’une montée en puissance de l’Éthiopie, le barrage de la Renaissance est le signe d’un espoir social pour une partie de la population. Adossée à une croissance soutenue, cette révolution industrielle est aussi une révolution des structures sociales et familiales dans un pays de traditions. À Addis-Abeba, les femmes qui sortent du foyer pour aller travailler dans les ateliers et usines sont de plus en plus nombreuses7, beaucoup d’entre elles soutiennent le progrès que représente ce barrage. C’est sur ce soutien que compte le gouvernement qui a tout misé sur le projet. Avec un coût estimé à 4,8 milliards de dollars et un financement technique chinois d’environ 1,8 milliard de dollars8, il doit trouver près de 3 milliards pour le financer.

Pour réaliser ce miracle, les dirigeants éthiopiens doivent mobiliser l’équivalent de 15% du PIB du pays. Dans les faits, chaque citoyen contribue à la construction du barrage. Les baisses de salaire ont permis un premier pas, la levée d’une taxe spéciale un deuxième pas, mais il a fallu être plus inventif pour faire entrer l’argent. Les habitants de tout le pays sont largement sollicités pour participer : un système d’obligations d’État a été mis en place et l’on peut donc acheter des bons, les fonctionnaires ont été les premiers à en faire l’acquisition par un système de retenues sur salaire9. La contribution de tous étant nécessaire, le gouvernement a mandaté des agents pour se rendre dans les lieux les plus reculés d’Éthiopie afin d’en encourager les habitants à aider au financement et ce alors même qu’un tiers du pays vit avec moins d’un euro par jour.

Il s’agit donc pour l’État d’un immense pari qui ne peut échouer et en lequel la population doit impérativement croire. Partout dans le pays, des groupes se forment pour visiter le chantier du barrage. Ils font plusieurs journées de bus pour venir y être guidés par Semegnew Bekele, ingénieur en chef du projet, qui doit également revêtir une tenue de communicant10. De même, des fêtes sont organisées dans les villages en l’honneur des plus gros donateurs. En somme, l’avancée de la construction rythme l’espoir des éthiopiens.

De l’autre côté du fleuve, d’autres se réjouissent aussi de ce projet. Réputé imprévisible, le Nil bleu inonde régulièrement habitations et plantations des agriculteurs soudanais. Partout au sud de Khartoum, une frange de la population voit le barrage comme un cadeau providentiel qui régulera le cours d’eau11. Au-delà des cultures, ce sont les entreprises qui bénéficieront peut-être du surplus d’électricité que produira la centrale. Pour le professeur Ekram Dagash de l’Université Alzaiem Alazhari, l’Éthiopie cherchera comme prévu à exporter son excédent produit. Cela signifierait la vente d’une électricité à bas coût, un renfort attendu de la croissance soudanaise. C’est précisément cette logique qui avait conduit l’ancien président Omar el-Bechir à se prononcer en faveur du projet, sans ne jamais parfaitement tourner le dos à l’Égypte, alliée fidèle du Soudan.

Face à la paralysie diplomatique et voyant les travaux du barrage se poursuivre – il serait aujourd’hui achevé à 80%12– le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a choisi d’impliquer le président Donald Trump en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, considérant qu’il disposait d’une « position unique avec le pouvoir de gérer les conflits et de trouver des solutions cruciales pour ceux-ci »13. Le 6 novembre 2019, les ministres des Affaires étrangères des trois États, le président de la Banque Mondiale David Malpass et le secrétaire du Trésor étasunien Steven Mnuchin se sont rencontrés à Washington et ont convenu d’une série de quatre réunions devant mener à un accord avant le 15 janvier 202014.

Alors que la mise en route des premières turbines de la centrale est prévue pour 2020, que sa pleine efficacité est attendue en 2022, on ne peut qu’espérer un accord serein et raisonné entre les trois États. Dans cette région où le Nil est tant un membre de la famille qu’un faiseur d’empires, verra-t-on enfin l’Éthiopie devenir la grande puissance qu’elle rêve d’être par la force des eaux ?

 

Carte du nouveau barrage éthiopien sur le Nil – Source : BBC

 

Estéban Georgelin

 

[1] Anne-Laure Cahen (réal.), Le barrage de la Renaissance(film documentaire), Bambasi Prod, Universcience, 2014, 52 min.

[2] Habib Ayeb, « Qui captera les eaux du Nil ? », Le Monde Diplomatique, 1erjuillet 2013, pp. 14-15.

[3] AFP, « Barrage sur le Nil : l’Ethiopie, le Soudan et l’Egypte se rencontreront le 6 novembre à Washington », Le Monde Afrique, 30 octobre 2019.

[4] L’info éco, « Éthiopie : le barrage pharaonique construit sur le Nil », France 24, 18 juin 2018.

[5] Dounia Ben Mohamed, « Éolien : l’Afrique monte en puissance », Le Point, 14 novembre 2016.

[6] AFP, « L’Ethiopie inaugure le barrage le plus haut d’Afrique », Le Monde Afrique, 19 décembre 2016.

[7] Anne-Laure Cahen (réal.), op. cit.

[8] The Economist, « A dam nuisance – The River Nile », The Economist, 20 avril 2011.

[9] Ezana Kebede, « Ethiopia: The Financing of the Grand Ethiopian Renaissance Dam (GERD) », Nazret, 30 mars 2015.

[10] Anne-Laure Cahen (réal.), op. cit.

[11] AFP, « Sudanese hope Ethiopian dam ends Blue Nile floods », Asharq al-Awsat, 17 novembre 2019.

[12] Addis Getachew Tadesse, « Ethiopia, Egypt to meet in Washington over dam dispute », Anadolu Agency, 31 octobre 2019.

[13] Doina Chiacu et Andrea Shalal, « Trump says talks with Egypt, Ethiopia, Sudan on dam dispute went well », Reuters, 6 novembre 2019.

[14] Africa Times, « Ethiopian dam talks to continue into January », Africa Times, 6 novembre 2019.

De Camille Bayet

Etudiante en master 2 Relations Internationales // Panthéon-Assas & Sorbonne Université

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