L’hydre insaisissable du terrorisme

L’ombre du terrorisme mondialisé- source: www.botasot.info

Qu’est-ce que le terrorisme[1] ?

Derrière une apparente simplicité se cache une notion complexe qui fait l’objet de nombreuses tentatives de définition, sans qu’aucune ne parvienne à s’imposer. Alain Bauer et François-Bernard Huyghe en comptabilisaient 203 en 2010[2]. La majeure partie de celles-ci insiste sur l’objectif politique et les moyens violents mis en œuvre pour y parvenir. Il n’existe aucune définition universelle ou consensus autour de la notion de terrorisme, bien que celle-ci soit communément employée et fasse l’objet de nombreuses résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies.

La raison en est simple : la notion de terrorisme est un concept politique variant selon les intérêts des partis en présence et utilisé aux fins de discréditer son adversaire. Ainsi, tel mouvement de libération nationale sera qualifié de terroriste par l’occupant afin de l’isoler dans son combat. Pour autant, il existe des critères communs à la majorité des définitions qui permettent d’encadrer a minima la notion de terrorisme.

Le terrorisme est un mode d’action violent répondant à un objectif politique, aux effets disproportionnés eut égard aux coûts de telles actions[3]. Comme son nom l’indique, l’effet principalement recherché est la terreur, en frappant les imaginaires collectifs par une violence désinhibée et la soudaineté de l’attaque. Maurice Vaïsse parle pour sa part de « recours systématique à la violence pour menacer, intimider, prendre un gage, terroriser, mais aussi faire parler de soi et ses revendications »[4]. Par ses actions bon marché, un groupe terroriste tel que Daech entretient à la fois ses adversaires dans un climat de terreur en les frappant au cœur tout en assurant sa propre promotion et son recrutement. Ces méthodes sont sciemment pensées en opposition à celles des forces étatiques occidentales. Devant affronter un ennemi supérieur technologiquement, le terroriste cherche dans la guerre asymétrique et dans la réalisation d’attentats un moyen de saper la résistance psychologique de son adversaire[5]. Selon Mohammed Benhammou, « en tant que phénomène international, le terrorisme est davantage une nuisance considérable qu’une force véritablement déstabilisatrice, sauf psychologiquement »[6].

Un phénomène mouvant et résilient- source: www.religion.info

Un phénomène mouvant et résilient

Le terrorisme n’est pas une création du XXIe siècle. Des exemples de terrorisme religieux peuvent être notamment retrouvés à travers l’histoire chez les Zélotes par exemple ou encore avec la secte des Assassins au Moyen Age. Le concept de terrorisme apparaît pour la première fois en 1793 avec la Révolution française et concerne alors le terrorisme d’Etat. Ce n’est qu’un siècle plus tard, avec le développement des réseaux anarchistes que le terme se privatisera et deviendra un moyen révolutionnaire employé à l’encontre d’un Etat. Aujourd’hui, avec la mondialisation et la mise en réseau du monde, les formes du terrorisme ont encore évolué. Le terrorisme, principalement djihadiste en ce début de XXIe siècle, se détache de l’ancrage national pour devenir une mouvance globalisée, se jouant des frontières et des nationalités. Il tire en partie son pouvoir d’attraction des travers de la mondialisation, instrumentalisant la perte de repères qu’elle engendre ainsi que les disparités économiques, sociales et politiques existant à travers le monde. Il serait selon Mohammed Benhammou le prix de l’hégémonie occidentale.

Indice du terrorisme dans le monde en 2016- source: http://www.atlasocio.com

La globalisation terroriste engendre également une mutation dans les voies de financement des mouvements terroristes. La frontière entre les groupes terroristes et les organisations du crime organisé existant à travers le monde est de plus en plus poreuse. Privés de soutien étatique et devant assumer leur positionnement global, les mouvements terroristes du XXIe siècle doivent trouver de nouvelles sources de financement massives. L’exemple du trafic de drogue en Afghanistan notamment est particulièrement révélateur de l’actuelle criminalisation des groupes terroristes. Ce processus se retrouve également à travers deux autres phénomènes croissants. Tout d’abord sur le plan du recrutement, la mouvance terroriste fait face à une perte qualitative. « D’élitiste, la mouvance djihadiste est devenue populiste »[7]. Quand Oussama Ben Laden privilégiait dans les années 1980-1990 un recrutement élitiste fondé sur la ferveur religieuse et un profond idéal salafiste, Daech privilégie le quantitatif au qualitatif, fondant davantage son recrutement sur la farouche volonté de participer au Djihad que sur la ferveur religieuse. Pour ce faire, il recrute en bonne partie au sein des milieux criminels étrangers, comme le démontre un article du Washington Post[8]. Enfin, les mouvements terroristes brouillent également les lignes entre criminalité et terrorisme en sous-traitant certaines besognes à différents groupes criminels locaux.

Le concept de terrorisme est donc mouvant, ce qui ne facilite pas l’élaboration d’une définition universelle. Et l’apparition de Daech vient encore ajouter au trouble conceptuel. Traditionnellement, on fait une distinction entre terrorisme et guérilla sur le plan stratégique et tactique. Stratégiquement, la guérilla cherche à contrôler physiquement un territoire, qui sera au cœur de sa stratégie militaire, tout en ciblant en priorité les forces militaires adverses. A l’inverse, le terrorisme met en œuvre une stratégie d’influence psychologique se détachant du territoire et visant principalement les populations civiles. L’exemple parfait était Al Qaeda et son action mondiale. Sur le plan tactique, guérilla et terrorisme n’useraient pas des mêmes méthodes de combat, avec des différences sur le plan de la taille des unités et de l’armement utilisé. La difficulté vient avec le fait que des formes hybrides mêlant terrorisme et guérillas apparaissent. Daech en est l’exemple le plus frappant. Il allie terrorisme à l’international, frappant les Etats de la coalition au cœur, et guérilla en Irak et en Syrie entre autres.

Le djihadisme, dernier avatar du terrorisme

Mais une autre confusion vient également troubler la conceptualisation du terrorisme : le processus contemporain d’identification croissante entre terrorisme et djihadisme. Ce terme tire son acception moderne des théories du théologien Palestinien Abdallah Azzam, responsable du lien entre les moudjahidines afghans et les réseaux djihadistes du Moyen-Orient durant l’invasion soviétique et professeur d’Oussama Ben Laden. Dans son célèbre ouvrage Rejoignez la caravane !, il déclare : « quand l’ennemi pénètre en terre d’Islam, le djihad devient individuellement obligatoire […] Le djihad est une obligation à vie »[9]. Ce faisant, il reprend un terme déjà ancien dans la tradition islamique. Le djihad existe sous deux formes au sein de l’islam : le grand djihad et le petit djihad. Selon Abdelasiem El Difraoui « le grand djihad est surtout l’effort que chaque musulman, doit faire pour devenir un meilleur être humain et un meilleur croyant. Le petit djihad désigne, lui, le combat armé, offensif dans de rares exceptions, mais dans la grande majorité des cas défensif »[10]. C’est ce second concept qui va être redéfini par Abdallah Azzam et servir de base doctrinale à la mouvance djihadiste. Écartant la jurisprudence islamique encadrant l’utilisation de la notion de djihad, Azzam considère que celui-ci devient une obligation individuelle pour chaque musulman dès lors qu’une seule autorité religieuse appelle au combat. Il ajoute « cette obligation ne cessera pas avec la victoire en Afghanistan et le djihad restera une obligation individuelle jusqu’à ce que nous revienne toute terre qui était  musulmane et que l’Islam y règne à nouveau : devant nous, il y a la Palestine, le Liban, le Tchad, l’Erythrée, la Somalie, les Philippines, la Birmanie, le Yémen, Tachkent, l’Andalousie… »[11].

Fondant la mouvance « djihadiste » sur ce concept, il fait dès lors du terrorisme « une anti-guerre dont le but ultime est de sectionner les fondations et les repères sociaux, économiques et politiques d’une société en s’attaquant à ses symboles »[12]. Le terrorisme djihadiste, ayant vocation à défendre l’Ouma islamique[13] dans son ensemble contre les « attaques » extérieures (l’hégémonie occidentale) et intérieures (la dépravation des gouvernements laïques et corrompus du monde islamique),  il acquiert une dimension globale, transcendant les frontières et n’ayant aucun ennemi clairement et précisément identifié. Sachant s’adapter parfaitement bien à la mondialisation, il se développe sous la forme d’une multinationale du terrorisme, usant des canaux de la globalisation tel qu’internet[14] et les rouages du marché financier mondial, ce qu’Olivier Roy qualifie d’islam mondialisé[15]. Le mouvement djihadiste lui-même est en mutation perm     anente. Selon Gilles Kepel, les combattants de Daech seraient la troisième génération de la mouvance, qui aurait été théorisée par Abou Moussab al-Souri. Celui-ci modifie la conception du djihad mis en avant par Oussama Ben Laden à travers Al-Qaeda. Quand ce dernier mettait en place un « djihad par le haut », organisé de façon pyramidale, al-Souri privilégie pour sa part le « djihad par le bas », fondé sur l’action d’individus isolés, souvent auto-radicalisés. C’est sous ce modèle que se développe principalement Daech.

Le Califat selon Daech- source: www.lejournalinternational.fr

Quels sont les objectifs des djihadistes ?

Cette question permet de relever une autre confusion fréquente : celle entre le djihadisme et le salafisme. Si le djihadisme est nécessairement salafiste, le salafisme est un phénomène plus large que le djihadisme et ne peut lui être réduit. Le salafisme prône un retour à l’Islam des origines, pur, fondé essentiellement sur le Coran et la Sunna. Il se présente comme la réponse à la crise que connait la communauté des croyants. Le djihadisme est une mouvance salafiste ajoutant à cette base idéologique la notion de Djihad pensée par Azzam. Il est à la fois religieux et politique, et ni l’un ni l’autre de ces deux aspects ne peut être occulté[16].

Identifié fréquemment au djihadisme, le terrorisme ne peut donc se limiter à sa manifestation la plus en vogue actuellement. Phénomène historique aux formes multiples, il est un concept politique dont nulle définition n’a su jusqu’alors venir à bout. Phénomène mouvant et résilient, il est fondamentalement ancré dans un contexte auquel il sait s’adapter en permanence. A l’heure de la globalisation, il a su s’adapter aux profondes mutations du monde et ériger ses multinationales du terrorisme. Son dernier avatar, le djihadisme, s’inscrit pleinement dans cette dynamique en évoluant de concert avec l’ordre mondial. Il semble donc que le problème de l’élaboration d’une définition universelle du terrorisme ne soit pas près d’être résolu.

Alexandre FRANCE

M2 Relations Internationales et membre actif de l’association 


[1] L’objet n’est pas ici de faire une étude extensive du terrorisme. Sur ce sujet, voir notamment Pierre Mannoni Les logiques du terrorisme, Paris, Editions In Press, 2004, 227p. et Mohammed Benhammou Le Djihadisme international : l’ennemi invisible Mutations idéologiques et stratégies opérationnelles, L’Harmattan Paris, 2017

[2] Alain Bauer et François-Bernard Huyghe, Les terroristes disent toujours ce qu’ils vont faire, PUF, Paris 2010

[3] Sylvie Mesure et Savidan Patrick, Dictionnaire des Sciences humaines, Paris PUF 2006

[4] Maurice Vaïsse, Dictionnaire des Relations Internationales de 1900 à nos jours, Paris Armand Colin, 3e édition, 2009, p.366

[5] Gilles Bertrand et Mathias Delori, Terrorisme, émotions et relations internationales. Mise en perspective des attentats de Janvier 2015, Paris, Editions Myriapode, 2015

[6] Mohammed Benhammou, Le Djihadisme international : l’ennemi invisible Mutations idéologiques et stratégies opérationnelles, L’Harmattan Paris, 2017

[7] Mohammed Benhammou, Le Djihadisme international : l’ennemi invisible Mutations idéologiques et stratégies opérationnelles, L’Harmattan Paris, 2017

[8]Rick Noack, “The Thin line between Europe’s criminals and militants” The Washington Post, October 11, 2016

[9] Jean-Luc Marret, Les fabriques du Jihad, Paris, PUF, 2005.

[10] Abdelasiem El Difraoui, Le djihadisme, Que sais-je ? n°4064, PUF

[11] Jean-Luc Marret, Les fabriques du Jihad, Paris, PUF, 2005.

[12] Arnaud Blin, Al Qaeda- Manuel pratique du terrorisme, Paris, Editions André Versailles, 2009, p.13

[13] La communauté des croyants

[14] « Il n’y aurait pas d’Al Qaeda sans internet. Le basculement dans le terrorisme mondial se fait à partir du moment où internet commence à être efficace, c’est-à-dire la deuxième partie des années 90 » Gilles Kepel, Le Monde 19 janvier 2006

[15] Olivier Roy, L’Islam mondialisé, Le Seuil, Paris 2002

[16]: «Nier la dimension religieuse du phénomène djihadiste, c’est nier l’essence même de ce qui motive des hommes et des femmes de différentes nationalités et origines à franchir le pas du djihad.» Wassim Nasr, État islamique, le fait accompli, Paris, Plon, 2016, p. 173

 

2 Replies to “L’hydre insaisissable du terrorisme”

  1. Bon effort mais rien de bien nouveau. Je regrette que vous ne parliez pas de l’influence des états et de leur services spéciaux sur le terrorisme (et pas seulement contre).

    1. En effet, la littérature sur la question du terrorisme étant déjà très développée, il s’agit avant tout d’une tentative de clarification et d’ordonnancement de ce qui existe déjà. Le sujet en lui-même mériterait bien plus d’un simple article je vous l’accorde, et ce que vous relevez nécessiterait un article à lui tout seul.

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