L’Affaire Skripal : vers une guerre froide diplomatique?

Le président russe Vladimir Poutine a réagi le soir de sa réélection à l’Affaire Skripal (21 mars 2018).                               Source : Reuters, re-publié par lejdd.fr.

L’empoisonnement de l’ancien agent double Sergueï Skripal et de sa fille le 4 mars dernier connaît un retentissement considérable sur la scène internationale. Selon le gouvernement britannique, tout porte à croire que ce crime a été commandité par la Russie[1]. Malgré les démentis répétés du Kremlin, Londres a maintenu sa position.

Le lundi 26 mars, en réaction à cette tentative de double-assassinat à l’arme chimique perpétrée à Salisbury, l’OTAN ainsi que vingt-huit pays occidentaux ont mené une action internationale coordonnée visant l’expulsion de plus d’une centaine de diplomates russes de leur territoire. Cette action multilatérale n’a aucun précédent dans l’histoire autant dans sa forme que dans son ampleur. L’exemple de la France et des États-Unis est particulièrement intéressant. En effet, dans le cas français, il s’agit de la première expulsion de diplomates russes depuis la célèbre Affaire Farewell en 1983. C’est également le cas en terme d’ampleur pour les Etats-Unis puisque la dernière expulsion semblable remonte à la présidence de Ronald Reagan en 1986 en pleine période de Guerre froide[2].

La presse ainsi que certains officiels russes n’hésitent pas à dénoncer une nouvelle guerre froide entre la Russie et les pays occidentaux. Bien qu’il faille fortement nuancer l’utilisation de cette expression, la crise diplomatique est néanmoins importante et résulte, en grande partie, de la politique extérieure russe depuis 2008.

  • La réaction occidentale, conséquence de la détérioration constante des relations « Est-Ouest »

Emmanuel Macron, Theresa May et Angela Merkel lors du sommet européen du 27 mars à Bruxelles. – Crédits photo : Jay Allen/Jay Allen, MoD, Crown Copyright 2018.

Dûment préparée à l’international et coordonnée au niveau de l’UE lors du sommet européen du jeudi 22 mars, cette action multilatérale est la conséquence d’une longue et constante détérioration des relations « Est-Ouest ».

Depuis la fin de la Guerre froide, les relations entre la Russie et l’Occident n’avaient jamais été aussi tendues. Dès son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine a pour objectif de redonner à la Russie son lustre d’antan. Considérant ne pas avoir été intégré à part entière aux processus décisionnels du nouveau système international, le gouvernement russe a choisi la voie de l’affirmation régionale, n’hésitant pas à se confronter aux États occidentaux[3].

Cette nouvelle volonté politique s’était déjà incarnée en 2008 lors de la deuxième guerre d’Ossétie du Sud, une première cassure entre les pays occidentaux et l’État russe[4]. Surtout, la position de la Russie dans la crise syrienne et l’annexion de la Crimée en 2014 (le premier changement territorial d’ampleur en Europe depuis 1945) ont définitivement marqué une rupture.

L’affaire du vol de la Malaysia Airlines en 2014 ou encore l’ingérence russe dans les élections de nombreux pays notamment aux Etats-Unis n’ont fait qu’accroître cette rupture et la méfiance réciproque entre les pays occidentaux et la Russie.

En ce sens, l’affaire Skripal marquée par l’utilisation d’une arme chimique peut être analysée comme un point de non-retour nécessitant une réaction même réduite des pays occidentaux autant d’un point de vue national qu’international.

  • Un mouvement des « non-alignés » européen, symbole des divisions de l’UE

Schéma réalisé par Nicolas Gros-Verheyde. Source : bruxelles2.eu

Neufs des vingt-huit États membres de l’UE tels que l’Autriche, le Portugal ou encore la Grèce, ont pourtant choisi de ne pas s’aligner sur la position de Londres et ses alliés. Face à la complexité de cette affaire et des dégâts collatéraux que celle-ci pourrait engendrer sur les relations bilatérales que ces États entretiennent avec la Russie, ces pays privilégient la voie de la prudence (voire du scepticisme) et de la neutralité. Tandis que la Grèce demande au Royaume-Uni d’apporter des preuves définitives à l’encontre de la Russie dans cette affaire, l’Autriche entend maintenir son statut d’État neutre (non-membre de l’OTAN) et se veut un « pont entre l’Est et l’Ouest » dans le cadre de leur dialogue, privilégiant donc la voie de la désescalade.

Thorniké Gordadzé, professeur à Sciences Po, expliquait récemment que Vladimir Poutine cherche à déstabiliser l’ordre européen par des moyens variés[5]. Quelle qu’ait été la position russe dans cette affaire, ce mouvement d’États « non-alignés » ainsi que les longues hésitations de la Belgique sont symptomatiques des divisions qui traversent l’Union Européenne.

Ces divisions ou ces actes se limitant au strict minimum demeurent néanmoins cohérents et représentatifs de la position de chaque État dans cette affaire. Seule l’attitude américaine demeure problématique.

  • L’Affaire Skripal, illustration de l’inconstance de la politique extérieure américaine

La position américaine vis-à-vis de la Russie depuis l’Affaire Skripal illustre l’inconstance caractéristique de la politique extérieure depuis la présidence Trump[6]. Alors que le Kremlin cherche à rétablir ce face-à-face d’égal à égal avec Washington, celle-ci oscille entre rapprochement et opposition. Rapprochement puisque Donald Trump entend maintenir un dialogue clef avec le président russe dans le domaine de la sécurité internationale mais surtout opposition puisque la Maison Blanche a pris de nouvelles sanctions visant la Russie et affiché son soutien au Royaume-Uni par une condamnation ferme dans l’Affaire Skripal ainsi qu’un renvoi historique de diplomates russes.

Cette incohérence des positions américaines à l’égard de la Russie s’incarne surtout dans le décalage apparent de vues entre le président américain et son Administration (mais aussi le Congrès), résolument engagée en faveur de la fermeté. En tant que candidat à l’élection présidentielle, Donald Trump avait exprimé son souhait d’un réchauffement des relations russo-américaines. Pourtant, depuis son arrivée à la tête de l’État, la position des États-Unis sur le dossier russe ne change pas, les divisions internes étant trop significatives pour permettre une réelle évolution.

La ligne de la politique extérieure des Etats-Unis est donc particulièrement floue. L’Affaire Skripal n’a fait que renforcer ce constat et questionne l’avenir des relations entre la première puissance mondiale et la Russie. Toutefois, toute escalade dépendra de la réaction de Moscou à ce qu’elle qualifie de « persécution diplomatique ».

  • L’apparition d’une « guerre froide » diplomatique dépendra de la réaction de Moscou

Au 28 mars 2018. Source : AFP / John SAEKI

Les déclarations du ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov mardi dernier sont sans appel, la Russie entend riposter coup pour coup de manière symétrique[7]. Une nouvelle expulsion proportionnelle du territoire russe de diplomates occidentaux de pays ayant part pris à cette action a déjà été annoncée par la Russie le vendredi 30 mars. Sergueï Lavrov a également demandé à ce que se tienne une session extraordinaire du Conseil exécutif de l’Organisation internationale pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) mardi prochain en rapport avec l’affaire Skripal.[8]

Malgré l’ampleur et l’aspect inédit de cette action multilatérale menée par les pays occidentaux, il s’agit avant tout de mesures symboliques afin de rappeler que ces derniers sont capables de répondre aux ingérences russes et plus généralement, à la politique extérieure offensive de Vladimir Poutine. Bien qu’il s’agisse d’une crise importante, Il n’y a donc pas à l´heure actuelle de rupture diplomatique.

Toute escalade dépendra désormais de l’attitude adoptée par le Kremlin et de la réaction des pays occidentaux. Il n’est sans doute pas dans l’intérêt du président réélu Vladimir Poutine de faire perdurer une nouvelle crise isolant la Russie sur la scène internationale. En dépit de la rhétorique adoptée suite à cette affaire, l’État russe semble ne pas vouloir dépasser le principe de réciprocité pour ses contre-mesures. Cette crise diplomatique internationale pourrait donc aboutir à un match nul.

Le pragmatisme à l’oeuvre dans le cadre des relations internationales triomphera-t-il ? Une chose est sûre, la logique de Guerre froide ne fait pas encore partie du passé.

Alexandre VINCENT

M2 Relations Internationales et président de l’association


[1] Notamment du fait du modus operandi et de l’agent neurotoxique militaire utilisé. Ellen Barry, Richard Pérez-Peña, »Britain Blames Moscow for Poisoning of Former Russian Spy », The New York Times, 12 mars 2018.

[2] Philip Rucker, Carol Morello et John Hudson, « Trump administration expels 60 Russian officers, shuts Seattle consulate in response to attack on former spy in Britain », The Washington Post, 26 mars 2018.

[3] Anne de TINGUY, « Russie : le syndrome de la puissance », CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne].

[4] Pour approfondir le sujet, Julien Thorez, « Géorgie-Ossétie-Russie. Une guerre à toutes les échelles », EchoGéo [En ligne], Sur le Vif, mis en ligne le 13 février 2009.

[5] Thorniké Gordadzé cité par Isabelle Lasserre, « Nouvelle guerre froide avec les Russes », Le Figaro, 28 mars 2018.

[6] Pour une analyse concise et engagée de la politique étrangère de D.Trump, voir Gilles Andréani, « La politique étrangère de Trump: sous le chaos, les obsessions », telos-ue.com, 27 mars 2018.

[7] fr.euronews.com/2018/03/27/diplomates-russes-lavrov-denonce-un-chantage-colossal.

[8] Sur ce point, le Royaume-Uni aurait pu s’appuyer sur la Convention de ladite organisation afin d’appuyer ses accusations à l’encontre de la Russie, qui prévoit en son article 9 la procédure à suivre en cas de supposé manquement d’un État-partie. http://www.opcw.org/fr/convention-sur-linterdiction-des-armes-chimiques/articles/article-ix-consultations-cooperation-et-etablissement-des-faits/

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