La sécurité humaine dans les relations internationales : vers un ordre juridique humanitaire ?

 

Source : africa.blogs.liberation.fr/diplomatie/2011/03/la-c%C3%B4te-divoire-et-la-responsabilit%C3%A9-de-prot%C3%A9ger.html

« Un nouvel ordre mondial » entre promotion du droit international, sécurité collective, multilatéralisme et protection des droits de l’homme : telles devaient être les caractéristiques du système international mis sur pied par la chute de l’Union soviétique à la fin du XXème siècle. Pourtant, peu de temps après l’âge d’or de la sécurité collective du fait d’une communauté internationale réactive face à l’invasion irakienne du Koweït, l’Europe doit affronter une crise ethnico-religieuse dans les Balkans, le conflit israélo-palestinien apparait insoluble, la fragmentation religieuse de la société libanaise accroit l’insécurité et la vulnérabilité de la région, les rivalités ethniques et l’instabilité politique fragilisent l’Afrique sub-saharienne, le monde arabe connait des révoltes dont l’issue démocratique n’est qu’incertaine voire chaotique : tel semble être l’état de la conflictualité internationale actuelle. Ces conflits irréguliers et asymétriques qui s’érigent en foyers d’insécurité menaçant la paix internationale fragmentent le monde contemporain en « états de violence »[1] et semblent mettre durement à l’épreuve les mécanismes traditionnels de la sécurité collective. Alors que la scène internationale voit se profiler une civilianisation de la guerre et une diversification des menaces à la paix et à la sécurité internationales, les échecs en Somalie et au Rwanda confrontent à une dure réalité : la conception strictement interétatique des relations internationales et de la sécurité à l’oeuvre durant la Guerre froide ne suffit plus. Ces bouleversements des règles du jeu de la scène internationale ont amené à prendre en considération les nouveaux rapports de violence au prisme d’une approche renouvelée de la sécurité et du développement.

La sécurité humaine : qu’est-ce que c’est ?

Apparue à la fin des années 1990 sous l’impulsion du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) et du Canada par sa présence au Conseil de sécurité, la sécurité humaine se différencie de la sécurité collective. Alors que cette dernière se fonde sur une conception westphalienne de l’Etat souverain, la première concerne la sécurité des individus et des communautés à l’intérieur même des Etats. Durant la Guerre froide, la conception qui prévalait était celle d’une sécurité formulée en termes de conflits interétatiques. Les questions de sécurité demeuraient réduites aux menaces contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique. Face à la multiplication des violences au sein même des Etats et à la transnationalisation des risques susceptibles de s’étendre par-delà les frontières, la sécurité militaire est apparue caduque et s’est progressivement effacée au profit d’une attention plus marquée pour la sécurité des individus, qu’il s’agit de mettre à l’abri de la peur et à l’abri du besoin. Apparaissent ici les deux versants majeurs de la sécurité humaine : « freedom from fear » et « greedom from want »[2]. L’on s’est donc intéressé aux causes profondes des conflits afin de prendre en considération et de combiner les dimensions politiques, économiques, sociales, sanitaires et environnementales.

La sécurité humaine permet d’envisager la sécurité comme un « bien public » stratégiquement nécessaire au développement humain durable indissociable de la paix et de la stabilité nationales, régionales et mondiales sur la scène internationale actuelle. En ce sens, la paix est envisagée dans son versant positif, c’est-à-dire que l’on ne s’arrête plus à la seule absence d’hostilités armées. De façon générale, la sécurité humaine demeure étroitement liée au respect et à la promotion des droits de l’homme, ainsi qu’au développement durable, pour que les individus soient protégés et disposent des moyens d’agir et de s’épanouir. En effet, appréhender les bouleversements dont la scène internationale est devenue le théâtre amène à considérer que « les êtres humains naissent avec un certain potentiel. Le développement a pour objet de créer un environnement dans lequel chaque individu puisse accroître ses capacités. Il vise aussi à élargir les possibilités offertes aux générations actuelles et futures »[3]. Contrairement à la sécurité militaire, la sécurité humaine n’est pas un concept défensif mais intégrateur et global.

Plus spécifiquement, le PNUD identifie sept composantes de la sécurité humaine : la sécurité économique (accès à l’emploi et aux ressources), la sécurité alimentaire (accès matériel et économique à la nourriture pour tous et à tous moments), la sécurité sanitaire (accès aux soins médicaux et meilleures conditions sanitaires), la sécurité politique (respects des droits de l’homme), la sécurité environnementale (vivre dans un environnement à l’abri des menaces), la sécurité personnelle (être à l’abri des violences physiques) et la sécurité communautaire (absence de violences entre groupes sociaux ou ethniques par un accès équitable aux ressources et aux opportunités). Au prisme de ces différents versants, la sécurité humaine implique une approche globale des conflits entre prévention, protection des civils et restauration de la paix, ainsi qu’un multilatéralisme approfondi pour une opérationnalisation concrète.

La sécurité humaine sur le devant de la scène

https://bloggsi.net/securite-humaine-et-responsabilite-de-proteger-entre-ambition-et-realite/

Lorsque l’on questionne la pertinence de la sécurité humaine pour analyser les relations internationales actuelles, s’intéresser au rôle des organisations internationales, et surtout à celui de l’Organisation des Nations Unies et du Conseil de sécurité est inévitable, pour ne pas dire un passage obligé pour comprendre la mise en oeuvre de ce nouveau concept au sein d’un monde tourmenté de foyer de violence. D’ailleurs, en 1945, alors qu’il rendait compte à son gouvernement des résultats de la conférence de San Francisco, le Secrétaire d’Etat (ministre des Affaires étrangères) américain évoquait d’ores et déjà la nécessité d’une vision large de la paix internationale et de la sécurité collective : « La bataille de la paix doit être menée sur deux fronts. Le premier est le front de la sécurité, où gagner signifie s’affranchir de la peur. Le second est le front économique et social, où gagner signifie s’affranchir du besoin. Seule une victoire sur ces deux fronts à la fois peut garantir au monde une paix durable… Aucune des clauses susceptibles d’être inscrites dans la Charte ne permettra au Conseil de Sécurité de préserver le monde de la guerre si les hommes et les femmes ne sont pas en sécurité chez eux et sur leur lieu de travail ».

Dès lors, qu’est-ce que signifie une mise en oeuvre de la sécurité humaine sur la scène internationale ? Afin de préserver les populations, la sécurité humaine recommande de renforcer l’action humanitaire qui est un moyen de protéger assez rapidement les individus dans les situations d’urgence en répondant aux besoins essentiels d’eau, d’assainissement, de soin et de logements notamment. Prenant acte de cette nécessité et face à la multiplication des conflits par lesquels les violations massives des droits de l’homme devenaient un moyen politique, le Conseil de sécurité a développé les mesures d’assistance humanitaire et les opérations de maintien de la paix. Il a progressivement développé un agenda de protection des civils par l’adoption de résolutions thématiques destinées à constituer des feuilles de route et un certain code de conduite à suivre lorsque les civils et les groupes de personnes qu’il identifie comme « particulièrement vulnérables » sont menacés. Après son long sommeil durant la Guerre froide, il a diversifié ses domaines d’action en s’intéressant à la justice pénale internationale, à la sécurité sanitaire (en témoignent les résolutions ayant trait au VIH), ou encore à la gouvernance démocratique. Par la modification de sa mission de maintien de la paix et de la sécurité internationales, le Conseil de sécurité a progressivement érigé une certaine culture de protection de l’individu et devient la police de l’humanitaire. Les opérations de maintien de la paix peuvent ainsi apparaitre, à bien des égards, comme un service de protection de l’individu. En ce sens, le Conseil de sécurité est venu modifier la définition de la souveraineté étatique qui peut s’envisager comme responsabilité à l’égard de la population. Sans évoquer ici la question des interventions humanitaires ou de la responsabilité de protéger, la sécurité humaine a imprégné l’action des Nations Unies et celle du Conseil de sécurité qui a pris conscience de la diversification des menaces à la paix et à la sécurité internationales et de la nécessité d’une lecture dynamique et évolutive de la Charte des Nations Unies.

Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

La sécurité humaine : nébuleuse boîte à outils ou structuration d’un ordre juridique humanitaire en émergence ?

Si la sécurité humaine offre un cadre de compréhension et d’approche renouvelé des conflits contemporains qui ne ressemblent plus à ce que le monde a connu pendant un demi-siècle, elle n’est pas un véritable concept juridique, dans la mesure où la communauté internationale peine encore à s’accorder sur une définition d’ensemble. Etroitement liée au respect des droits de l’homme et à la protection des civils, notamment en période de conflits d’armés, elle n’est pas à l’abri d’instrumentalisation politique de la part des Etats. Alors que le Conseil de sécurité se voit de nouveau tiraillé en son sein, du fait d’un retour des thèses souverainistes et de la réticence de certains membres à autoriser une certaine ingérence humanitaire, l’utilité de la sécurité humaine est une question auquel l’organe politique tente lui-même de répondre. La combinaison de la souveraineté de l’Etat et sécurité humaine semble parfois difficile, parfois impossible.

Parler d’un ordre juridique humanitaire impliquerait la modification des relations entre l’Etat et sa population, ainsi qu’une société internationale centralisée autour de normes dont les individus seraient les principaux bénéficiaires tandis que les Etats en seraient les principaux destinataires. Parler d’un ordre juridique humanitaire impliquerait l’affirmation d’une communauté internationale dont la préoccupation serait la protection des individus, des populations, par un droit à la sécurité humaine. Parler d’un ordre juridique humanitaire impliquerait un volontarisme étatique d’institution de la sécurité humaine comme cadre d’action, comme agenda politique international, comme nécessité à la survie et la sauvegarde des intérêts de chacun.

La transformation du maintien de la paix et de la sécurité internationales est-elle véritablement en marche ? Le Conseil de sécurité, organe central de l’ONU, contribue-t-il à la création d’un ordre juridique humanitaire ? Si la sécurité humaine n’est pas prête de tirer sa révérence sur la scène internationale, le chemin est encore long avant de la voir s’ériger en cadre d’action guidant les politiques internationales des Etats et des organisations face aux métamorphoses qui secouent la société internationale.

 

Marie GONZALEZ

M2 Relations internationales et vice-présidente de l’association


[1] Frédéric Gros, Etats de violence. Essais sur la fin de la guerre, Paris, Gallimard, 2006

[2] Rapport du PNUD

[3]Ibid

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