La paradoxale réussite de l’industrie de défense allemande

Un véhicule Boxer allemand en exercice (2014) (Source : dw.com)

En Allemagne, le début de l’année rime avec la publication des comptes nationaux. En 2017, l’Allemagne a vendu pour 6,24 milliards d’euros d’armes à l’étranger[1]. En 2017, l’industrie de l’armement allemande représentait 5,6% de part de marché, en augmentation de 20% par rapport à la période 2007-2012. Malgré ces succès indéniables, la classe politique allemande semble ne pas être à l’aise avec ceux-ci. Le Parti social-démocrate a affirmé son intention de réduire les exportations d’armes. Il s’agit là non seulement d’un attachement au pacifisme qui figure dans l’esprit de la Loi fondamentale de 1949 mais également d’une posture politique visant à empêcher les démocraties illibérales ou les régimes autoritaires à pouvoir bénéficier de l’armement allemand.

Les dix plus grands exportateurs d’armes 2010-2014 (Source : Sipri)

Ces hésitations et autres contradictions rendent difficiles la coopération entre le secteur allemand de la défense et celui français. Depuis le Traité de l’Élysée de 1963, la France et l’Allemagne ont annoncé leur volonté de coopérer dans le secteur de la défense. Cette coopération s’est traduite par l’accord Debré-Schmidt signé en 1971-1972 par les ministres allemand et français de la Défense, Helmut Schmidt et Michel Debré. Son article 2 précise qu’aucun des deux États n’empêchera l’autre à exporter l’armement développé en coopération. Or, cet accord, sans avoir été formellement dénoncé ni par la France, ni par l’Allemagne, n’est plus appliqué. Dans le cadre d’armements développés en coopération, l’Allemagne demeure en mesure de bloquer les exportations. Un cadre français employé dans une PME allemande, cité par Le Monde[2], explique « pour un industriel de l’armement français, avoir une entreprise allemande dans sa chaîne de sous-traitance est considéré comme un risque. » Or, ce problème dépasse le simple cadre de la sous-traitance. L’industrie dans l’équipement terrestre en Europe est en surcapacité et les entreprises se font concurrence. En 2015, KMW, le constructeur allemand de chars, avait annoncé sa fusion avec Nexter, son équivalent français. Kurt Braatz, le vice-président de KMW, précise que la fusion n’avance pas faute de cadre politique suffisant. Il défend également une redéfinition de l’accord Debré-Schmidt. Cette fusion a été acceptée à l’unanimité par la famille majoritairement propriétaire de KMW et par l’État français actionnaire majoritaire de Nexter. Cependant, ce projet n’a pas fait l’unanimité en Allemagne. Sigmar Gabriel, alors ministre fédéral de l’Économie aurait préféré un rapprochement de KMW avec Rheinmetall, un autre pilier de l’industrie militaire allemande. Dans un article publié le 8 juillet 2015, le Frankfurter Allgemeine Zeitung[3] faisait état de la peur en Allemagne de voir l’ensemble de l’industrie militaire terrestre s’installer en France comme ce fut le cas avec Airbus qui s’est installé à Toulouse. Ces peurs ne semblent pas partagées par le BDI, le syndicat patronal allemand qui réclame avec le Medef une réédition de l’accord Debré-Schmidt.

Les ministres de la défense français et allemand à Munster le 27 juin 1972 (Source : Getty)

En réalité, le cas de la fusion entre KMW et Nexter et celui de la redéfinition de l’accord Debré-Schmidt montrent qu’il n’existe pas en Allemagne de gestion centrale de l’industrie de la défense. S’il existe, en France, une Direction générale de l’Armement qui est en mesure de poser d’importantes lignes directrices en matière d’exportation des armements, le gouvernement fédéral ne s’intéresse à l’armement que par le biais du Conseil fédéral de sécurité (Bundessicherheitsrat) qui délivre les autorisations de vente. L’effacement du gouvernement fédéral est renforcé par la structure du marché. À la différence de l’industrie française majoritairement composée de grandes entreprises publiques, le marché allemand est majoritairement composé de PME qui doivent seules, sans l’appui de l’État, conquérir les marchés internationaux. Cette impression de gestion brouillonne est renforcée par le sous-investissement allemand à l’égard de son armée. L’Allemagne n’a consacré en 2017 que 1,13% de son PIB à la Défense.

Les différences de culture politique entre les deux États, les différences d’organisations du marché des deux côtés du Rhin rendent difficiles la coopération entre industries militaires. Or, celle-ci est nécessaire. Face au retrait relatif des États-Unis de l’Europe, de la montée des tensions en Europe, les États européens ont, dans leur majorité, annoncé des campagnes audacieuses de réarmement. Le vieux serpent de mer qu’est l’Europe de la Défense, est revenu au centre des débats et devrait aboutir sous la forme d’un fonds européen. Cependant, cette Europe de la Défense préexiste déjà dans le secteur de l’équipement aérien grâce au groupe Airbus et au projet Eurofighter. La fusion de KMW et de Nexter annonce peut-être la constitution d’un Airbus de l’armement terrestre.

Christophe Richer

M1 Droit/Relations Internationales et membre de l’association

 


[1] C. BOUTELET, « L’embarrassant succès des armes made in Germany », Le Monde, 27 février 2018.

[2] C. BOUTELET, loc. cit.

[3] R. ARNOLD, « Ausverkauf deutscher Panzer an Frankreich verhindern! », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 8 juillet 2015

One Reply to “La paradoxale réussite de l’industrie de défense allemande”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *