Une diplomatie navale française nécessaire dans le Sud-Est asiatique ?

« Les larmes de nos souverains ont le goût salé de la mer qu’ils ont ignorée »

Cardinal de Richelieu

Mission Jeanne d’Arc 2018. Source : Marine nationale

L’Asie du Sud-Est, une zone de crispation maritime

Le fait maritime est à l’heure actuelle au cœur du contexte stratégique mondial. La mondialisation rebattant les rapports de puissance, à la fois sur les plans économique et géopolitique, les enjeux liés aux espaces maritimes des grandes puissances posent la question des ambitions de celles-ci pour la mer. Aussi, l’atout maritime de la puissance est d’autant plus prégnant que l’essentiel du transport commercial1 et des communications2 se fait par voie maritime. La mer est également un espace historique de liberté et de connexion entre les peuples3. Frietdrich Ratzel, fondateur de la géographie politique observait d’ailleurs en 1897 qu’ « il suffit qu’un pays possède une simple sortie sur la mer pour pouvoir atteindre n’importe quel point des côtes du Monde. La mer est une voie de communication pouvant conduire, facilement, partout »4.

Aujourd’hui l’Asie du Sud-Est apparaît comme une zone de tensions, et ce, particulièrement dans le domaine naval. Comme l’indique Pierre Journoud5, l’Asie du Sud-Est est marquée par quatre tendances lourdes dans la région, deux étant relativement anciennes et datant des années 1980. La première tendance identifiable est la maritimisation croissante des enjeux stratégiques et économiques, la seconde, la judiciarisation des espaces maritimes. Ensuite, l’on observe deux autres tendances plus récentes : la recrudescence des incidents frontaliers dans la mer de Chine du Sud6 et la modernisation des forces navales et aériennes de la zone. Au delà de ces quatre tendances observables, il faut souligner que l’Asie du Sud-Est illustre de manière significative les principes qui concernent la mer. En effet, cette région est l’objet de convoitises, de concurrences, parfois même, de conflits et ce pour trois raisons7. D’abord, les ressources qui sont en mer deviennent de plus en plus accessibles grâce au progrès technologique, ce qui accroît la compétition pour ces ressources halieutiques, en hydrocarbures ou en minerais, sur le plan commercial. Cela est renforcé par le fait que la population du monde et son niveau de vie s’accroissent et augmentent la demande, en particulier dans cette région du monde. Ensuite, il s’agit des flux, le monde étant global avec 90% du trafic commercial qui passe par la mer, il devient impératif que ces flux s’écoulent et que le trafic soit sécurisé. Enfin, la mer est un espace de liberté stratégique. Et alors qu’il y a des règles juridiques et diplomatiques de plus en plus nombreuses, la mer permet encore de se prépositionner, d’affirmer un intérêt pour une zone particulière, de recueillir de l’information, du renseignement, d’agir depuis la mer vers la terre, avec des porte-avions, des frégates, des sous marins, et cela ne concerne pas que le littoral puisque ces outils navals permettent d’aller loin à l’intérieur des terres8. Tous ces enjeux se retrouvent en Asie du Sud-Est, tout particulièrement au niveau de la mer de Chine méridionale et du détroit de Malacca. L’Asie du Sud-Est concentre donc des enjeux économiques, géostratégiques et des pays en croissance qui connaissent des inégalités de plus en plus criantes donnant lieu à une compétition accrue.

Carte des revendications en mer de Chine méridionale

Le pivot français vers l’Asie, entre volonté et réalité

Consciente de ces enjeux, la France pour sa part, ne se situe pas hors du jeu asiatique. Au contraire, depuis 2012, elle a même opéré ce que l’on pourrait appeler un « pivot » vers l’Asie, à l’instar de celui des Etats-Unis. Celui-ci s’est traduit par de nombreuses visites officielles dans les pays de la région concernée et des discours qui ont marqué les esprits, comme celui, très remarqué, de Jean-Yves Le Drian au Shangri-La Dialogue en 2016. Mais, cette réorientation de la politique étrangère française ne s’est pas encore traduite par une réelle mise en œuvre sur tous les plans stratégiques. Ce repositionnement s’est pour l’instant essentiellement appuyé sur un volet économique, dans le cadre de la diplomatie économique promue par Laurent Fabius. Celle-ci consiste à assurer aux entreprises et entrepreneurs français le soutien de leurs diplomates. Et comme l’indique l’ambassadeur Daniel Jouanneau9, il s’agit là d’une mission qui intéresse les diplomates français. La France est une puissance dont l’influence mondiale et la place au Conseil de sécurité des Nations unies, lui offrent la possibilité de donner son avis sur tous les sujets. La France peut participer au règlement des crises et sa parole au siège de New York est appuyée par des informations de qualité, recueillies sur le terrain grâce au large réseau diplomatique dont elle dispose.

Mais la relative faiblesse de la présence française en Asie du Sud-Est est un paradoxe pour un pays qui hier était une puissance coloniale et militaire en Indochine et qui bénéficie encore aujourd’hui d’innombrables atouts : une diplomatie de défense très active dans la région en particulier dans le domaine naval, des territoires dans le Pacifique qui lui valent la deuxième ZEE du monde et qui la mettent en contact direct avec la Chine et d’autres pays asiatiques, des entreprises impliquées dans diverses activités maritimes, sous marines, ou navales et enfin des projets, notamment celui de l’autoroute maritime de la mer de Chine du sud qui est porté par le service hydrographique de la Marine et qui vise à accroitre la sécurité de la navigation internationale.

La diplomatie navale, un concept oublié ?

On le voit, l’Asie du Sud-Est intéresse fortement et la France entend bien se positionner au sein des grands enjeux stratégiques de la région. Pour cela, elle peut s’appuyer sur une marine hauturière de grande qualité et sur une diplomatie navale de longue date. Etudier celle-ci, consiste à comprendre quelle part tient l’action des forces navales françaises dans la diplomatie de la France, entendue en termes d’actions de politique étrangère. Jean-Frédéric Morin10 les définit comme « les actions ou les règles gouvernant les actions d’une autorité politique indépendante déployée dans l’environnement international ». L’on peut considérer la politique étrangère comme constituée « d’actions, de réactions ou de inactions »11, ou comme la « vision sous-jacente », la « conception particulière » qu’un Etat a de sa place dans les relations internationales. Entre ces deux approches, il semble pertinent de noter la position médiane défendue par James Rosenau pour qui les Etats ont des doctrines trop spécifiques, ce qui empêche d’étudier leurs variations, et adoptent des décisions trop ponctuelles pour dégager des généralisations12. Mais au delà des définitions, l’idée est bien que les forces armées sont, et vont, être de plus en plus sollicitées pour des actions civilo-militaires, qu’elles peuvent accomplir grâce à une diversité de moyens et dans un contexte où la menace et l’emploi de la force sont toujours plus complexes à évaluer. Pour autant, l’utilisation des forces armées à des fins politiques est loin d’être nouvelle. A ce titre, la diplomatie navale possède à elle seule une histoire très ancienne. Mais sans doute plus que les autres forces, les marines possèdent depuis bien longtemps une dimension politique. La marine a pour mission de montrer le pavillon et ses actions, même en temps de paix, revêtent une importance particulière. L‘amiral Chasse-loup-Laubat sous le Second Empire affirmait déjà que « l’action maritime, quel que soit le plus ou moins de succès, n’entraîne guère après elle que les conséquences que le Gouvernement peut vouloir en faire sortir »13.

Pour autant, si la diplomatie navale est un concept très ancien et est abondante en France, elle semble pourtant être une inconnue. Il faut sans doute dès à présent éviter de tomber dans un lieu commun largement répandu qui voudrait que la France soit animée sur le plan politico-militaire par un esprit résolument terrien et continental. En réalité, l’histoire de France montre bien que ce pays possède un passé naval considérable et qui n’est pas le fruit de l’action de quelques uns. A cet égard l’on peut constater que la France a toujours mis de l’argent dans sa marine et Coutau-Bégarie le précise : de 1880 à 1940 elle a dépensé autant pour cette dernière que l’Allemagne. De fait, la France possède un passé naval très important mais discontinu, « la discontinuité de l’histoire maritime française ne fait que refléter le caractère heurté de l’histoire de la France elle-même ». Aujourd’hui, il revient sans doute d’abord au pouvoir politique et à la Marine nationale d’expliquer aux Français les enjeux maritimes de leur pays. Ces enjeux sont d’autant plus importants que la France possède des territoires dans tous les océans du globe et dispose de la seconde zone économique exclusive, ce qui en fait une puissance maritime de premier rang.

« L’empire de la mer a toujours donné aux peuples qui l’ont possédé une fierté naturelle » déclarait Montesquieu. Pourtant, les enjeux de la mer semblent peu présents dans les esprits français en raison d’un manque de projet politique tourné vers l’espace maritime et de la réticence de l’institution militaire à mettre en avant ses opérations extérieures. L’explication tiendrait au fait que des missions telles que celles de police internationale ou de sauvetage éloigneraient la Marine de ce qu’elle estime être le cœur de sa mission. C’est-à-dire des opérations dites de haute intensité, répondant aux menaces du haut du spectre et qui entrent dans le champ des actions de diplomatie navale. L’on peut ici souligner que l’intérêt de l’utilisation des forces navales réside en partie dans le fait que les missions de la Marine nationale touchent à tous les niveaux du spectre des menaces, de la simple surveillance à la dissuasion nucléaire, ce qui offre un éventail très large d’actions pouvant avoir une fin diplomatique. Toujours est-il que l’on peut aussi comprendre la réticence du militaire à mettre en avant certaines missions de basse intensité par crainte d’une baisse du budget et des équipements dévolus aux forces armées et en particulier ici à la Marine. Toutefois, il faut remarquer les efforts récents de communication faits par les forces armées sur leurs missions et entrainements quotidiens, notamment sur les réseaux sociaux où nombre d’informations sont diffusées. Quoi qu’il en soit, le rôle de la puissance navale est un instrument diplomatique et le navire de guerre est lui-même un formidable outil pour véhiculer la puissance d’un Etat. L’exemple le plus marquant est certainement celui du porte-avions, symbole de puissance, d’indépendance et de dissuasion. Actuellement, et comme tous les ans, la Mission Jeanne d’Arc qui sanctionne les trois années de formation des élèves officiers à l’Ecole navale, mobilise un bâtiment de projection et de commandement ainsi qu’une frégate et fait rayonner la puissance navale française sur les océans, de Toulon à l’Asie-Pacifique cette année. Mais disposer d’une marine peut aussi être une fin en soi, un enjeu au sein des relations internationales. Aujourd’hui par exemple, l’expansion chinoise dans le domaine naval constitue un enjeu en tant que tel, et non seulement un outil de politique étrangère pour la Chine. Par conséquent, on pourrait définir la diplomatie navale comme l’ensemble des actions utilisant les moyens des forces navales, en dehors de la guerre, à des fins de politique étrangère.

Carte du déploiement de la Mission Jeanne d’Arc 2018

Ainsi, apparaît le rôle de la puissance navale en tant qu’instrument diplomatique, le navire véhiculant la puissance de l’Etat à travers le monde. C’est aussi la raison pour laquelle l’on ne s’intéresse ici qu’au seul rôle des forces navales et non à celui de la marine marchande. Celle-ci, bien que représentant une part importante de la puissance maritime de certains Etats, ne dispose pas de l’autorité étatique, de la force armée et ne peut pas non plus remplir un large spectre de missions. La Marine nationale quant à elle, est essentielle à la garantie des intérêts de la France, est un symbole et un outil d’influence. Comme on l’a vu, on assiste à une nouvelle maritimisation du monde qui s’accompagne d’une territorialisation de l’espace maritime. La France, dans ce contexte, dispose d’une marine de guerre hauturière qui lui permet de garantir sa souveraineté et de protéger ses intérêts. Cependant, la multiplication des enjeux présentés plus haut, notamment ceux liés à la sécurisation du trafic maritime, fait qu’elle n’occupe actuellement qu’une position relative dans l’espace maritime, surtout en Asie du Sud-Est. En effet, bien que la France soit présente sur tous les océans grâce à ses territoires, la Marine n’est pas déployée partout de façon suffisante du fait de moyens limités en nombre. En outre, en Asie du Sud-Est il est évident que l’absence de territoire, ou a minima de base, joue un rôle certain. De même que le manque d’une politique publique, qui intégrerait à la fois une diplomatie navale de puissance et économique, le militaire et le politique, afin de répondre aux ambitions de la France en Asie du Sud-Est et de s’affirmer dans une zone vers laquelle certaines puissances se sont déjà tournées et d’autres se tournent encore.

Arnaud Saint-Jean

M2 Relations internationales, Trésorier de l’association


1 90% du commerce mondial.

2 99% des communications.

3 Alain Boulaire, La Marine française, de la Royale de Richelieu aux missions d’aujourd’hui, Palantines, Quimper, 2011, page 21.

4 Ibid, page 13.

5 Intervention lors du colloque conclusif du 02 avril 2015 de la Chaire Grands Enjeux Stratégiques contemporains.

6 Dénomination internationale, le nom de mer de Chine méridionale est contestée par certaines parties au conflits.

7 Intervention du Capitaine de vaisseau Laurent de Jerphanion, lors du colloque conclusif du 02 avril 2015 de la Chaire Grands Enjeux Stratégiques contemporains.

8 Les porte-avions français ou américains au large du Pakistan intervenaient en Afghanistan.

9 Intervention auprès des étudiants du master 2 Administration internationale de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et du master 2 Relations internationales de l’Université Paris II Panthéon-Assas, le 26 mars 2018.

10 Jean-Frédéric Morin, La politique étrangère : théories, méthodes et références, Collection U sciences politiques, Armand Colin, Paris, 2013. pp.12-16.

11Ibid, p.13.

12 Rosenau J. N., The Scientific Study of Foreign Policy, Ponter,Londres, 1980. p.53.

13Cité dans C.I. Hamilton, Anglo-French Naval Rivalry 1840-1870, Oxford, Clarendon Press, 1993, pp.287-288.

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