Existe-t-il un Etat au Soudan du Sud ?

Source: Business Today Kenya

Au cours d’une réunion du Conseil de sécurité du 23 mars 2017, Antonio Guterres soulignait que « [l]’optimisme né de la création du Soudan du Sud s’est totalement effondré du fait des divisions internes, des rivalités, et du comportement irresponsable de certains dirigeants. En conséquence, un pays qui avait brièvement entrevu l’espoir d’un avenir meilleur est replongé dans les ténèbres. ». Cette déclaration est symbolique de l’histoire du Soudan du Sud, le plus jeune État au monde, indépendant depuis le 9 juillet 2011 et plongé depuis 2013 dans une guerre civile opposant l’ex vice président Riek Machar à l’actuel président Salva Kiir.

Ce conflit est à la fois interne et international. Le Soudan, l’Egypte, l’Ouganda, l’Éthiopie et même la Chine et les États-Unis ont tous des intérêts dans ce conflit, d’importances variables. Cependant, c’est en s’intéressant aux caractéristiques internes du conflit qu’il est possible d’analyser l’existence d’un État au Soudan du Sud.

L’instrumentalisation politique des tensions ethniques

Salva Kiir, le président du Soudan du Sud et Riek Machar, l’ex vice Président. Source: The National Geographic

Le conflit au Soudan du Sud est très souvent décrit comme étant ethnique et opposant Dinka et Nuer. De nombreuses autres ethnies existent au Soudan du Sud en dehors des deux principalement citées : les Shilluk, les Anuak et les Zandé en sont des exemples. Ces ethnies font également partie du conflit armé, que ce soit en tant que victimes ou en tant qu’acteurs armés. En réalité, presque la totalité des ethnies se sont soulevées contre le gouvernement de Djouba et le danger d’une « Dinkacratie »1. Ce fut le cas des trois provinces équatoriales et de la région de Bahr-el-Ghazal2. Le conflit se révèle beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Il existe des fractions au sein de la communauté Nuer – composée d’environ deux millions de personnes – mais il y a également des dissidences au sein des Dinka, une ethnie composée d’environ trois millions d’individus. Il devient alors difficile d’identifier les appartenances des différents belligérants.

Les rivalités ethniques restent très fortes au Soudan du Sud, et les acteurs politiques les instrumentalisent. En effet, depuis 2013, l’opposition entre Riek Machar – un Nuer – et Salva Kiir – un Dinka – exacerbe les tensions. Ces dernières sont ethniques mais aussi politiques, l’enjeu pour chacun d’eux étant la prise de pouvoir ou la conservation de ce dernier. Riek Machar est Salva Kiir ont également deux visions différentes du futur régime politique du Soudan du Sud. Tandis que Kiir est favorable à un État centralisé dominé par le Mouvement Populaire de Libération du Soudan (SPLM), Machar préfère quant à lui un fédéralisme respectant les différentes ethnies sud soudanaises. Selon Marc Lavergne, la situation au Soudan du Sud est donc d’abord « un conflit de clan, presque un conflit de mafieux »3 entre les deux clans. Des seigneurs de guerre apparaissent et les alliances seraient alors fonction de rémunération et non d’affiliation d’ethnies. Les conséquences de la fuite de Riek Machar suite à la tentative d’assassinat contre sa personne de 8 juillet 2016 accréditeraient cette hypothèse. En effet, sans leader de la rébellion, le mouvement s’est décomposé en une multitude de groupes armés autonomes4 ce qui souligne que l’appartenance à une même communauté ne suffit pas à maintenir le mouvement soudé à l’inverse autour de Riek Machar.

Une construction étatique largement inaboutie

« Le Soudan du Sud est en pleine désagrégation. C’est un jeune État sans structure, sans contrôle, sans légitimité, sans existence palpable »5. Le Soudan du Sud manque en général d’infrastructures et de capital humain ayant des formations suffisantes. Ce n’est pas un État de droit :des élections présidentielles doivent avoir lieues depuis plus de deux ans mais n’ont toujours pas été mises en place.

Un État a la responsabilité de protéger sa population et le Conseil de sécurité y fait fréquemment référence dans ses résolutions relatives à la situation de ce pays6. La situation humanitaire est problématique : plus de quatre millions de personnes ont été déplacées, et plus de cinq millions de personnes sont dans une situation d’insécurité alimentaire grave. Le conseiller spécial pour la prévention du génocide, Adam Dieng, pensait également que la nature des combats indiquait un danger réel, celui d’un « cycle menant à un génocide »7. Le nombre de morts s’élèverait à près de 300 000 morts en mars 2017 et les crimes sont commis par toutes les parties. Le danger humanitaire est également lié au risque de famine. L’état de famine a en effet été déclaré le 20 février 2017 avant d’être résorbée en août 20178. De nombreux problèmes d’ordre social existent également. Il y aurait cent vingt médecins pour les huit millions d’habitants du Soudan du Sud. Dans l’État le plus pauvre du pays, il n’existe qu’un seul hôpital et les services pédiatriques et de maternité sont assurés par des ONG9. L’éducation n’est plus assurée : le taux d’alphabétisation s’élève environ à 27%. Selon Bruno Meyerfeld, « le système éducatif a été anéanti par soixante années de guerre civile quasi ininterrompus »10.

Sur le plan économique, le Soudan du Sud bénéficie des ressources pétrolières et agricoles11 mais largement inexploitées. L’arrêt temporaire des exportations de pétrole transitant par le Soudan en 2012 a eu des conséquences sur les deux économies, et particulièrement celle du Soudan du Sud, dépendante à 98% des revenus pétroliers. Déjà en 2009, le gouvernement semi-autonome de Djouba faisait face à une crise financière qui s’est renforcée lors de l’indépendance avec la chute des cours pétroliers, la mauvaise gestion financière du SPLM et les soupçons de corruption et se poursuit en raison d’une forte diminution voir de l’arrêt de la production de pétrole12. Le 14 mars dernier, le Président annonçait que les « caisses de l’État étaient vides »13. L’inflation annuelle du pays s’élevait à plus de 800% en octobre 2016, et le gouvernement de Djouba ne possède pas suffisamment de devises étrangères, ce qui pose problème concernant les importations de denrées alimentaires.

Finalement, l’une des seules institutions du Soudan du Sud en capacité de fonctionner est l’armée. Au niveau politique, Philippe Hugon explique que la construction de l’État Sud-Soudanais a été difficile : « les milices et les mouvements armés agissant pour l’indépendance ont eu beaucoup de mal à se reconvertir en partis politiques structurés »14.

La violence : forme exclusive de dialogue politique

L’échec de la construction étatique du Soudan du Sud est également lié à la culture politique du SPLM. Cette dernière est caractérisée par un certain degré de violence qui fut théorisé par Alex de Waal15. La violence est utilisée comme outil de négociation à l’échelle de l’Afrique centrale et du nord-est. Cette observation s’applique au SPLM, qui « reste en effet l’unique organe politique du Soudan du Sud – et tout désaccord interne au parti engendre des violences »16. Il y existe donc une forte militarisation, dans le sens où les membres des élites rivales à tout niveau utilisent la menace ou l’usage de la force comme instrument de négociation.

En juillet 2013, le président Salva Kiir annonce la révocation de son vice président Riek Machar, ainsi qu’une large partie de son gouvernement. Riek Machar appelait alors au calme, et à la résolution de ce conflit politique dans un cadre démocratique. C’est en décembre 2013 que la situation va dégénérer, lors d’un affrontement entre des membres de la Garde Nationale. Le lendemain, Salva Kiir accusait Riek Machar de tentative de coup d’État. Plus d’un millier de personnes seraient mortes la semaine suivante. C’est le début de la guerre civile et d’un cercle de violence endémique17.

Entre décembre 2013 et juillet 2015, sept accords de cessez-le-feu ont été signés entre le régime et le mouvement d’opposition mais ont été tout aussi rapidement rompus par un nouveau cycle de violence18 jusqu’au retour de Riek Machar en avril 2016. Le 8 juillet, une rumeur autour de l’enlèvement de Riek Machar par des partisans de Salva Kiir attise de nouveau les violences dans la capitale, entraînant la mort de trois cent personnes en quatre jours. Lors du sommet du 12 juin 2017, les chefs d’État et de gouvernement de l’IGAD19 ont convenu de la tenue d’un forum sur la revitalisation de l’accord de paix de 2015 mais sans succès pour l’instant. La violence devient donc le seul dialogue politique existant au Soudan du Sud, les parties exprimant leur mécontentement par des massacres20. La représentante spéciale des Nations Unies notait que « les violences sexuelles généralisées à l’encontre des civils, en particulier des femmes et des filles, sont systématiquement utilisées comme une tactique de guerre par toutes les parties au conflit au Soudan du Sud »21. Un Groupe d’Experts précisait également que le conflit se serait mué en guerre tribale, « ranimant des griefs historiques et encourageant l’opportunisme militaire et l’esprit de revanche »22.

Au 4 mars 2018, le principal mouvement d’opposition sud-soudanais, le SPLM-IO de Riek Machar aurait refusé de signer la plateforme unie de l’opposition ce qui a provoqué de nombreuses réactions, dont celle de l’ex ministre de l’enseignement supérieur et membre du bureau politique du SPLM-IO lui-même. Des personnalités membres de la communauté Dinka ont enfin dénoncé des assassinats ciblés orchestrés par Salva Kiir lui-même qui considérerait qu’en tant que Dinka, « tout Dinka contre lui est un traître à son peuple ».

Relativement peu médiatisée, la situation au Soudan du Sud n’en est pas moins chaotique. Existant davantage par l’attrait qu’il constitue pour les puissances régionales et internationales que par sa construction étatique interne, l’État du Soudan du Sud est incapable de mettre un terme à la guerre civile à laquelle il fait face. Depuis son indépendance, ce pays fut davantage en état de guerre qu’en état de paix et les actualités récentes ne vont pas dans le sens d’un apaisement des tensions, d’autant plus que les puissances voisines, régionales et internationales continuent de s’ingérer dans le conflit.

Mathilde Geffard

M2 Relations Internationales


1Cordélia Bonal, « Soudan du Sud : « Une rivalité de mafieux plus qu’un conflit ethnique » » Libération, 27 décembre 2013

2Gérard Prunier, « De la partition à la famine. Frères ennemis du Soudan du Sud » Le Monde Diplomatique, samedi 1 juillet 2017, p.8

3Cordélia Bonal, op. cit.

4Gérard Prunier, op. cit., p. 8

5Ibid.

6Les résolutions 2206 du 3 mars 2015, 2223 du 28 mai 2015,2228 du 29 juin 2015, 2241 du 9 octobre 2015, 2252 du

15 décembre 2015 rappellent toutes qu’il « incombe au premier chef du gouvernement sud-soudanais de protéger sa population » contre les crimes de guerres, crimes contre l’humanité, génocide, nettoyage ethnique.dans la résolution 2290 du 31 mai 2016 et 2406 du 15 mars 2018, le Conseil de sécurité formule la même responsabilité mais qui est destinée au gouvernement provisoire du Soudan du Sud. Dans la résolution 2265 du 10 février 2016, le Conseil de sécurité rappelle dans le préambule au paragraphe deux que « c’est au gouvernement soudanais qu’incombe en premier lieu la responsabilité de protéger toutes les populations sur son territoire ». La formule est utilisée de nouveau dans la résolution 2296 du 29 juin 2016 et 2340 du 8 février 2017, 2363 du 29 juin 2017

7« Haïti, Soudan et Soudan du Sud : un responsable de l’ONU rend compte des derniers développements humanitaires », 16 novembre 2016, disponible sur le site : https://news.un.org/fr/story/2016/11/347762-haiti-soudan-et-soudan-du-sud-un-responsable-de-lonu-rend-compte-des-derniers

8Voir le dossier pays du Soudan du Sud sur France Diplomatie, disponible à l’adresse : https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/soudan-du-sud/presentation-du-soudan-du-sud/

9Judith Chetrit, « Sud-Soudan. Au cœur d’un pays qui compte 120 médecins pour 8 millions d’habitants », L’Obs, publié le 8 juillet 2011

10Bruno Meyerfeld, « Soudan du Sud, un trou noir pour l’éducation », Le Monde, publié le 6 novembre 2015

11Voir le dossier pays du Soudan du Sud sur France Diplomatie, disponible à l’adresse : https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/soudan-du-sud/presentation-du-soudan-du-sud/

12La production s’est arrêtée de l’État de l’Unité en décembre et réduite dans le Upper Nile entre février et mars. Pour davantage de précision, Marc-André Lagrange op. cit., p. 14. Voir également la présentation du Soudan du Sud sur France Diplomatie, précisant que la production est passée de 320 000 barils par jour à 120 000 barils par jour

13Lettre de l’Océan Indien n° 1470 du 16 mars 2018

14Interview de Philippe Hugon, « Soudan du Sud : un État mort-né ? », publié le 19 juin 2015 sur le site de l’IRIS et disponible à l’adresse : http://www.iris-france.org/61424-soudan-du-sud-un-etat-mort-ne/ (dernière consultation le 26/03/2018)

15Alex de Waal « When kleptocracy becomes insolvent : Brute causes of the civil war in South Sudan », African Affairs, 113/452, Juillet 2014, pp. 347369

16Marc-André Lagrange, op. cit., p. 145.

17Louis Bonnefond, « Soudan du Sud : une paix impossible ? » L’Obs, publié le 12 juillet 2006, disponible à l’adresse suivante : https://www.nouvelobs.com/monde/20160711.OBS4464/soudan-du-sud-une-paix-impossible.html (dernière consultation le 27/03/18)

18Tirthankar Chanda, « Guerre civile au Soudan du Sud : chronologie d’une crise », publié sur le site RFI Afrique le 18 juillet 2016 et disponible à l’adresse : http://www.rfi.fr/afrique/20160717-guerre-civile-soudan-sud-chronologie-riek-machar-salva-kiir-accord-paix (dernière consultation le 27/03/18)

19L’IGAD est l’Autorité Intergouvernementale de Développement est un groupement régional de huit pays est-africains : Djibouti, Érythrée (suspendue), Éthiopie, Kenya, Somalie, Soudan, Soudan du Sud et Ouganda. L’IGAD joue un rôle dans le processus de paix au Soudan du Sud en se considérant comme un médiateur du conflit. Ils souhaitent revitaliser l’accord conclu à Addis-Abeba le 26 août 2015.

20Pour plus de précision à ce propos, lire l’article de Bruno Meyerfeld, « Les récits hallucinés de l’enfer sud-soudanais », Le Monde, publié le 31 octobre 2015

21Résolution 2327 (S/RES/2327) du Conseil de sécurité du 16 décembre 2016 préambule, paragraphe 14

22Voir le rapport du Groupe de Pays sur le Soudan du Sud lors de l’Examen Périodique Universel paragraphe 17

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