Le Pont de Crimée : quels enjeux pour la Russie ?

Le 15 mai dernier, au volant d’un camion orange, Vladimir Poutine a inauguré un pont qui traverse le détroit du Kertch, reliant la Crimée à la Russie. Ce pont, long de 19 km, est désormais le plus grand d’Europe. Son assemblage a pris trois ans et a coûté 230 milliards de roubles, c’est-à-dire environ 3 milliards d’euros. L’idée n’en est pas nouvelle. Dès 1943, une première construction est amorcée par les Allemands mais anéantie par les bombardements et abandonnée lors de la retraite de la Wehrmacht. Les Russes reprennent le chantier dans la foulée et le mènent à terme en été 1944. Toutefois, ce pont construit à la va-vite s’écroule dès la débâcle du printemps 1945, détruit par des blocs de glace à la dérive. Sous l’URSS, plusieurs projets sont proposés mais, leur coût étant important et leur intérêt limité, ils sont tous rejetés. Ce n’est qu’en 2010 que cette idée redevient séduisante. Viktor Ianoukovitch, président ukrainien, et Dmitri Medvedev, président russe, signent un accord autorisant la construction d’un pont reliant les deux pays. Cette ambition est réaffirmée en janvier 2014. Puis, en mars suivant, après le rattachement de la Crimée à la Russie, cette dernière entreprend, désormais seule, de la réaliser réellement. Le chantier débute finalement en février 2016. S’il avait été bâti en 2010 ou au début de 2014, ce pont n’aurait fait parlé de lui qu’en raison de la prouesse architecturale qu’il représente. Dans le contexte actuel, son inauguration est lourde de sens. 

En effet, si ce pont permet concrètement de contourner le blocus ukrainien et de relancer le tourisme, première richesse de la région, il symbolise avant tout le rattachement territorial de la Crimée à la Russie. En reliant matériellement la péninsule au reste du territoire russe, Poutine annonce qu’il entend en disposer. Or, cette annexion pose problème : elle n’est pas reconnue par le droit international ni acceptée par l’Union Européenne. Celle-ci a été réalisée à l’occasion de la crise de l’Euromaïdan, alors que l’Ukraine, divisée et bouleversée, était incapable de réagir. Le 23 février 2014, le gouvernement qui vient d’être mis en place par les révolutionnaires décide de la suppression du bilinguisme. Cette mesure provoque des émeutes dans les régions de l’est du pays, massivement russophones, notamment à Kharkov et à Donetsk. La guerre civile commence. Dans la nuit du 26 au 27 février, un commando pro-russe prend le contrôle du siège du gouvernement et du parlement de Crimée.  Le 27 février au matin, le drapeau russe flotte sur le Parlement de Crimée et un référendum sur le statut de la province est annoncé. Le lendemain, des troupes russes occupent la péninsule. Le 6 mars, le parlement demande le rattachement de la Crimée à la Russie. Le 11 mars, la Crimée proclame son indépendance vis-à-vis de l’Ukraine. Le 16 mars, le référendum a lieu ; son résultat officiel est de 96,6 % des voix en faveur d’une réunification avec à la Russie. Enfin, le 18 mars 2014, la Crimée est officiellement rattachée à la Russie. Si le résultat de ce référendum est sans aucun doute truqué, il faut néanmoins souligner la majorité de la population de Crimée est ethniquement russe. En 2014, au moment de l’annexion, il était composé à 59% de Russes et à 25% d’Ukrainiens.

Carte réalisée par Florence Binoche. Source : valeursactuelles.com

À l’origine, la Crimée était peuplée au nord par des Tatars ayant voulu se sédentariser et ayant fait sécession d’avec la Horde d’Or au milieu du XVe siècle, et au sud par des Grecs établis sur le littoral du Pont-Euxin depuis l’antiquité. De 1475 à 1783, la région forme, comme toute la partie sud de l’Ukraine actuelle, un khanat sous protectorat ottoman. Cédée à Catherine II par le traité d’ Iassy, elle rejoint l’Empire Russe en 1792. Elle est alors peuplée par des Russes et des Ukrainiens, tant et si bien que les Tatars deviennent une minorité persécutée, et les Grecs quantité négligeable. En 1921, elle intègre l’URSS en tant que République socialiste soviétique autonome de Crimée, attachée à la Russie. Accusée de collaboration avec les Allemands, elle se voit retirer son indépendance en 1944 et devient un simple oblast1 russe. Le 19 février 1954, cet oblast est cédé par Khrouchtchev et par décret à la République Socialiste Soviétique d’Ukraine. À la chute de l’URSS, la Crimée proclame son indépendance mais accepte d’être rattachée à l’Ukraine à condition de bénéficier d’une large autonomie. Des tensions entre Russes et Ukrainiens resurgissent en 1995, au sujet du statut de la ville de Sébastopol et de l’éventuel retrait de la flotte de la mer Noire2. La Crimée rédige alors sa propre Constitution, qui réaffirme son autonomie. Celle-ci est ratifiée par les gouvernements russe et ukrainien en 1998. La péninsule a donc toujours revendiqué une certaine autonomie dans le cadre ukrainien. La crise traversée par l’Ukraine en 2014 fut l’occasion pour Moscou de s’accaparer illégalement cette région à laquelle elle avait pourtant renoncé à plusieurs reprises (depuis 1991) par le Mémorandum du Budapest de 1994 (art.2) et le traité bilatéral de 1997.

Elle récupère ainsi complètement Sébastopol et sécurise les alentours de sa base navale. De plus, la péninsule compte trois autres ports en eau profonde. Après quelques extensions, ils permettront à la Russie d’augmenter considérablement son trafic maritime, d’autant qu’elle contrôle désormais les voies de la mer Noire. Toutefois, l’importance économique de la Crimée n’est que secondaire. Les objectifs de la Russie sont avant tout stratégiques. L’un des principaux enjeux de cette opération était en fait le maintien de l’influence russe en Ukraine. Cette dernière tente en effet depuis plusieurs années de se rapprocher de l’Union Européenne ; c’est la cause même de la crise de l’Euromaïdan, et donc de la guerre. Or, la Russie avait tout intérêt à ce qu’elle reste dans son girond. Naturellement, le gaz est au centre de ses préoccupations. Il avait déjà été la cause de nombreuses tensions entre les deux pays. Il constitue pour la Russie une formidable source de richesse autant qu’un moyen de pression politique. Or, une part considérable du gaz vendu à l’Europe transite par l’Ukraine. Lorsque la guerre éclata, celle-ci tentait depuis quelques années de diversifier ses importations de gaz et d’atteindre une certaine autonomie énergétique afin de ne plus dépendre de la Russie. Elle était parvenue à diminuer ses importations de gaz russe, passant de 45 milliards de mètres cubes en 2011 à 28 milliards de mètres cubes en 20133. L’annexion de la Crimée a mis fin à cette ambition en la privant des ressources de la mer Noire, qui seront dorénavant exploitées par Gazprom. En 2017, 93 milliards de mètres cubes de gaz à destination des pays européens sont passés à travers l’Ukraine et lui ont rapporté près de 3 milliards de dollars de droits de transit4. Si Kiev entend bien conserver cette source de revenus, la Russie aimerait se libérer de cette contrainte. En avril dernier, Gazprom a tenté de négocier une réduction de la part de gaz en transit par l’Ukraine à 15 milliards de mètres cubes par an, sans succès : Kiev réclame 40 milliards de mètres cubes par an minimum. Les Russes escomptent dévier à l’avenir une partie du flux vers un Nord Stream 25, projet actuellement compromis en raison de tensions avec l’Allemagne. Un projet de South Stream, qui aurait permis de contourner l’Ukraine par le sud, a déjà dû être abandonné face aux pressions de l’UE. Les Russes espèrent se rattraper avec un Turkish Stream en cours de construction. Enfin, après d’âpres négociations, l’Ukraine a finalement conclu un accord d’association avec l’Union Européenne, entré en vigueur le 1er janvier 2016. De peur de voir de nombreux produits européens entrer sur son territoire tout en contournant ses règles d’importation, la Russie l’a alors exclue préventivement – en décembre 2015 – de la Communauté des États indépendants, au sein de laquelle fonctionne un autre accord de libre-échange, rétablissant du même coup des droits de douanes à sa frontière est. L’Ukraine a ainsi effectué un glissement vers l’ouest. Ainsi, la Russie espérait utiliser la Crimée comme moyen de pression sur l’Ukraine pour la garder auprès d’elle et pour en obtenir des accords avantageux, mais elle a dû renoncer devant son obstination et sa volonté de se rapprocher de l’Europe, et compte à présent sur la péninsule comme moyen de se passer tout simplement de son ancien partenaire.

Photo aérienne du pont de Crimée  https://twitter.com/krymsky_bridge

Jugée illégale au regard du droit international et réprouvée par l’Europe, l’annexion de la Crimée est cause, au même titre que la guerre du Donbass, le conflit syrien ou l’affaire Skripal, de la longue liste des sanctions imposées à la Russie par les États-Unis et l’Union Européenne. Quelques 149 individus et 38 personnes morales russes sont soumis à un gel de leur avoirs. L’UE interdit les échanges financiers avec plusieurs banques, compagnies énergétiques et entreprises militaires russes. Elle décrète un embargo sur les armes et technologies militaires et limite les exportations d’équipements et de technologies liés au secteur de l’énergie. En ce qui concerne la Crimée, il est défendu d’en importer des biens, d’y investir, d’y offrir des services touristiques et d’y exporter des biens relatifs aux secteurs des transports, des télécommunications et de l’énergie. Il est également défendu de proposer des prestations d’assistance technique, de courtage, de construction ou d’ingénierie relatives aux infrastructures des secteurs mentionnés. Ces sanctions se sont toutefois révélées incapables de faire reculer Moscou, qui ne renonce ni à la Crimée, ni à ses ambitions. Pire encore, elles sont à double tranchant et affectent l’Europe autant que la Russie. En conséquence des sanctions économiques imposées par l’UE ainsi que de la baisse du prix du pétrole, le rouble connaît depuis 2014 une dévaluation galopante. Or, l’affaiblissement du pouvoir d’achat des Russes réduit leurs importations, et les exportations européennes d’autant. De plus, entraver les échanges de la Russie avec l’Europe, c’est l’encourager à se tourner vers les marchés asiatiques. Il faut également garder à l’esprit que la plupart des pays européens dépendent encore énormément du gaz russe et qu’ils auraient donc tout intérêt à ménager un fournisseur qui les tient à sa merci. C’est pourquoi ces sanctions sont, dans les faits, assez peu respectées. Les investissements affluent vers la Crimée. L’espoir de développement touristique apporté par ce pont rend la région particulièrement dynamique. Les entreprises européennes n’ont certainement pas l’intention de passer à côté de l’aubaine que représente la Crimée et trouveront toujours des moyens de contourner ces sanctions. Le fait que pas moins de sept entreprises néerlandaises soient accusées, sans aucun doute à raison, d’avoir participé à la construction du pont du détroit du Kertch est éloquent.

Jean Ollivier

Pour aller plus loin : Théodore Christakis, « Les conflits de la sécessions en Crimée et dans l’Est de l’Ukraine et le droit international », Journal du Droit International, 2014(3), pp. 23-48.


Un oblast est une unité administrative comparable à l’une de nos régions.

En 1948, Sébastopol, important port de commerce, est détachée de l’oblast de Crimée pour être placée sous le contrôle direct de la Russie. À la chute de l’URSS, elle n’intègre pas la République Autonome de Crimée ni la fédération de Russie, mais bénéficie d’un statut spécial au sein de l’Ukraine. La flotte russe de la mer Noire reste basée dans son port en vertu d’un bail négocié entre les deux pays.

Un Nord Stream relie déjà la Russie à l’Allemagne en passant sous la mer Baltique. Le Nord Stream deux serait parallèle aux pipelines déjà existantes et permettrait d’acheminer 55 milliards de mètres cubes supplémentaires par an, ce qui doublerait la quantité de gaz envoyée par ce moyen, et réduirait d’autant celle qui transite actuellement par l’Ukraine.

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