Les États-Unis et les droits de l’Homme : entre défense et ambiguïtés

Départ de l’ambassadrice américaine aux Nations unies Nikki Haley, Conseil des droits de l’homme, Genève.      Source : The Independent

Fondés en 1774, les États-Unis se sont toujours présentés comme le parangon des droits de l’Homme. Ils se sont construits en réaction à l’autoritarisme royal et ont affirmé dans le Bill of Rights des droits fondamentaux tels que la liberté d’expression ou encore le droit à la vie privée. Principes directeurs à l’interne, les droits de l’Homme ont également guidé l’action internationale des États-Unis. La Destinée Manifeste en est la première manifestation : les États-Unis sont, par le pouvoir de Dieu, les promoteurs mondiaux de la Démocratie et des droits. Après la faillite collective de la Seconde guerre mondiale, les États-Unis ont œuvré sans relâche à la construction d’un ordre international fondé sur le droit international et sur la promotion des droits de l’Homme.

Pourtant, le 20 juin dernier, les États-Unis ont annoncé leur retrait du Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies, invoquant un biais anti-israélien au sein de l’organisation. En même temps, le ministre américain de la Justice, Jeff Sessions a annoncé la mise en place d’une nouvelle politique quant à l’immigration illégale. Désormais, les immigrés illégaux seront tous mis en examen, avec comme conséquence, la séparation des parents et enfants. En moins d’un moins, plus de 20 000 enfants ont été séparés de leurs parents. Face à l’émoi populaire, Donald Trump a signé un décret présidentiel mettant fin à cette politique.

Cette actualité conduit nécessairement à se demander si les États-Unis ont rompu avec l’ordre international qu’ils ont contribué à bâtir, qu’ils ont promu dans les discours depuis au moins 150 ans. On serait tenté de dire qu’il s’agit d’une anomalie historique due au président Trump. En effet, Donald Trump affiche un dédain particulier pour les droits de l’Homme et pour l’ordre international tel qu’il existe. Il a lancé une guerre commerciale avec les alliés les plus proches des États-Unis, a dénoncé l’industrie canadienne comme autant de risque pour la sécurité nationale étasunienne. Vis-à-vis de la Corée du Nord, il a rompu avec l’orthodoxie américaine en acceptant une rencontre, perçu par beaucoup comme une récompense pour le régime nord-coréen. Lors de son vol retour de Singapour, après le Sommet du 12 juin, Donald Trump a encensé Kim Jung Un, déclarant que ce dernier était un personnage valeureux et un bon dirigeant. Quelques jours plus tôt, lors du G7, Donald Trump avait demandé la réintégration de la Russie en dépit de l’annexion de la Crimée en contrariété avec le droit international. Donald Trump avait même félicité Vladimir Poutine de sa réélection en janvier dernier malgré l’insincérité du scrutin. En définitive, Donald Trump a fait campagne sur le rejet de l’ordre établi, de l’ordre international qu’il considère comme biaisé contre les États-Unis. Jusqu’alors, Donald Trump semble appliquer son programme. Le système international, déjà fragilisé par les comportements chinois et russe, montre ses premiers signes de faiblesse alors que son créateur et premier soutien s’en détourne. Dans son ouvrage, l’Ordre du Monde, Henri Kissinger prédisait déjà en 2014 la fin de cet ordre établi 70 ans plus tôt.

On peut cependant adopter une lecture plus globale de la relation des États-Unis avec les droits de l’Homme. Sans remonter à la Guerre froide pendant laquelle les États-Unis ont soutenu voire installer des dictateurs afin de faire barrage au communisme comme au Chili et en Corée du Sud, l’époque de l’après-Guerre froide est riche d’enseignement. Avant toutes choses, il faut garder à l’esprit que la politique étrangère américaine est traversée de deux grands courants : le réalisme, incarnation doctrinaire du pragmatisme, et le libéralisme. Le premier considère que la morale ne doit pas guider les objectifs de politique étrangère tandis que le second construit la politique étrangère à partir de principes moraux. Ces deux courants traversent les partis politiques américains. On retrouve aussi bien des réalistes chez les Républicains que chez les démocrates. Depuis 1990, ces deux courants ont été représentés à la Maison-Blanche. L’exemple le plus frappant reste l’administration Bush fils au sein de laquelle les réalistes et les libéraux se sont affrontés. La politique étrangère suivie par George W. Bush a toujours été le fruit d’un âpre arbitrage entre les réalistes et les libéraux.

Dès la fin de la Guerre froide, on trouve trace dans le comportement américain du mépris des droits de l’Homme, notamment du fait des opérations secrètes de la CIA. À la suite des Attentats du 11-Septembre, les États-Unis ont musclé leur arsenal législatif afin de lutter contre le terrorisme. De nombreuses agences de renseignement ont été créées. L’antique NSA est sorti de son sommeil pour devenir la principale agence de renseignement aux États-Unis. Les révélations de Snowden en 2013 ont montré que la NSA espionnait le peuple américain ainsi que les principaux chefs d’État et de gouvernement du monde sur ordre direct de la Présidence et en dépit du droit à la vie privée et des immunités diplomatiques. Évidemment lorsque l’on parle des relations difficiles entre les États-Unis et les droits de l’Homme, on pense à Guantanamo ou à Abu Ghraib. Ces exemples sont frappants. Mais il faut noter aussi que les États-Unis ont ratifié peu d’instruments internationaux en faveur des droits de l’Homme. Ainsi, les États-Unis refusent obstinément de signer la Convention de New York sur les droits des enfants. De même, qu’ils refusent toute collaboration avec la Cour pénale internationale.

En conclusion, il est nécessaire de relativiser le discours américain en faveur des droits de l’Homme. C’est avant tout cela : un discours qui sert à justifier un programme d’actions pragmatique. Les États-Unis refusent de limiter leur puissance au nom des droits de l’Homme. Non sans précaution, il nous est également possible de relativiser la façon dont les États-Unis conçoivent les droits de l’Homme. Par exemple, la Cour suprême a considéré en 2011 que l’on devait assimiler l’argent au discours dans le cadre de la protection constitutionnelle de la liberté d’expression. C’est peut-être Kaplan qui a le mieux résumé la position américaine en précisant que le droit était l’arme des faibles. Cependant, la traduction de cette idée dans le programme gouvernemental américain nuit à leur capital sympathie à travers le monde et à leur puissance douce.

Christophe Richer

One Reply to “Les États-Unis et les droits de l’Homme : entre défense et ambiguïtés”

  1. Ce retrait est salutaire surtout quand on sait que les Etats-Unis sont les premiers violateurs des droits humains. Le loup sort de son deguisement, finie la longue hypocrisie aveuglante !

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