La Libye : un Etat failli ?

 

« La crise de la société libyenne est une nébuleuse de tensions, de contrastes, de contradictions, de cassures, de failles, de déchirures et surtout de déstructurations »1

      La déclaration de Bernardino Leon, représentant spécial des Nations Unies en Libye et chef de la mission des Nations Unies en Libye (UNSMIL) depuis le 1erseptembre 2014, le 29 octobre 2014, selon laquelle « la Libye était très proche du point de non-retour »résume la situation dans le pays et l’inquiétude qu’elle suscite sur la scène internationale. L’impasse qui caractérise le conflit libyen alimente la thèse d’un Etat failli aux conséquences déstabilisatrices au sein de l’espace sahélo-maghrébin, entre intensification des violences, escalade vers une guerre civile et divisions politiques.

    Si dans la phase pré-révolte, la Libye pouvait constituer un vaste champ de recherche, elle apparait aujourd’hui comme un chantier de défis, d’ambiguïtés et d’incertitudes qui interpellent décideurs politiques et chercheurs, société libyenne et communauté internationale, tant s’agissant de la résolution du conflit que des outils analytiques de compréhension d’une crise complexe.

Retour sur un conflit aux dimensions géographiques et temporelles enchevêtrées

    Un bond en arrière nous ramène aux 15 et 16 février 2011, dans la foulée des révoltes tunisienne et égyptienne. En effet, des premières émeutes et manifestations éclatent en Jamahiriya arabe libyenne suite à l’arrestation d’un militant des droits de l’homme et sont réprimées par le gouvernement du colonel Mouammar Kadhafi qui dirige le pays. Très vite, la révolte s’embrase et donne lieu à une violente répression contre la population civile et les manifestants. Face à la situation, le Conseil de sécurité adopte la résolution 1973 le 17 mars 2011 autorisant les Etats membres à prendre « toutes les mesures nécessaires »2à la protection de la population civile. Ainsi, l’OTAN décide d’agir : l’opération Unified Protectors se solde par la mort du dirigeant Muammar Kadhafi. Depuis, le pays n’est toujours pas sécuritairement et politiquement stabilisé, et demeure en proie à une crise humanitaire aux effets déstabilisateurs pour l’ensemble de la région. Le désordre social, économique et politique a envahi le pays et entre absence d’appareil étatique et déchirement tribal, la Libye est menacée d’éclatement entre quatre provinces.

      Aujourd’hui, le paysage politique et institutionnel de la Jamahiriya libyenne n’est toujours pas unifié : même si le gouvernement de Tobrouk, dirigé par Fayez el-Sarraj, est reconnu par une partie de la communauté internationale, et notamment les Nations Unies, la coalition regroupée autour du maréchal Khalifa Haftar, largement engagée dans la lutte contre l’expansion de l’Etat islamique et de ses ramifications dans le pays, gagne en influence et reçoit le soutien des puissances régionales telles que l’Egypte, la Russie ou les Emirats arabes unis.

Qu’est ce qu’un Etat failli ?

     Dans un tel contexte de fragmentations tribales, politiques, militaires et sécuritaires, comment appréhender la situation de l’Etat libyen qui semble n’en être plus un ? Le conflit a plongé le pays dans un contexte de chaos anarchique qui peine à voir émerger une autorité capable d’asseoir une stabilité politique et sécuritaire. Dès lors, face à la désintégration de l’appareil étatique et face à l’incapacité du gouvernement transitionnel, dont la légitimité demeure remise en cause, d’assurer les fonctions régaliennes de l’Etat, l’on peut questionner la transformation de la Libye en un Etat failli. La résurgence de ce thème et son corollaire inhérent à la lutte contre le terrorisme dans les déclarations officielles et dans les médias appelle à un éclaircissement de la notion. Un Etat failli peut être défini comme « un État qui ne remplit pas les fonctions régaliennes essentielles en matière d’ordre public, de police, de justice et qui ne parvient pas à s’opposer aux troubles internes, aux crises politiques ou ethniques, provoquant l’exode de certaines populations, voire le déclenchement de guerres civiles… »3. Cela signifie donc qu’il n’y a aucune autorité centrale apte à assurer à titre exclusif l’exercice de « la violence légitime », selon l’expression de Max Weber, au sein des frontières et en mesure d’assurer le respect des droits de la personne et la satisfaction des besoins fondamentaux des populations.

    D’origine anglo-saxonne et originellement limitée aux questions humanitaires, la notion d’Etat failli permet d’appréhender les glissements concrets et conceptuels des États« forts »aux États « défaillants ». Elle est alors progressivement envisagée sous un angle plus sécuritaire, ce qui trouve un écho pertinent dans l’analyse de la situation libyenne puisque « la dimension spécifiquement sécuritaire de l’effondrement de l’État, qui a une très forte incidence extérieure, [est] privilégiée »4. En 2006, le concept d’État failli devient une notion « à vocation opérationnelle » sous l’impulsion de Stephen Krasner, alors directeur de la planification des politiques au Département d’État, qui amène à envisager le state-building comme principale stratégie en réponse à la défaillance d’un Etat.

Un Etat failli : le chaos interne

Facteur conjoncturel et exogène

     Si l’intervention de l’OTAN en Libye a été menée au titre du troisième pilier de la responsabilité de protéger qui implique une réaction de la communauté internationale lorsque les autorités nationales en place ne peuvent ou ne veulent pas protéger leur population, elle a « a réveillé des questions que l’insistance sur la prévention avait endormies les années précédentes »5. En effet, comme l’explique Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, la situation chaotique en Libye peut s’envisager au prisme de l’échec de la responsabilité de reconstruire6. Aussi, en provoquant la chute du régime de Kadhafi sans assurer la transition politique du pays et la reconstruction des infrastructures socio-économiques, l’intervention a participé à l’extension de l’insécurité dans la bande sahélo-saharienne, notamment au Mali dont la situation a nécessité l’intervention des troupes françaises. L’absence de prise en charge de la reconstruction post-conflit a considérablement complexifié la stabilisation politique et économique libyenne. La prise en compte, par le ou les Etat(s) intervenant(s), de cette responsabilité de reconstruire, joue un rôle fondamental dans l’échec ou le succès des opérations militaires d’une part, et dans la stabilisation de l’Etat failli d’autre part.

     C’est en sens qu’il s’agirait de considérer la période post-intervention dans ce cas précis pour penser l’avenir de l’Etat qui a fait l’objet des interventions militaires, afin qu’il retrouve une place sur la scène internationale. Ainsi, la responsabilité de reconstruire, concrètement, s’envisage comme la mise en œuvre de nombreuses mesures à tous les niveaux et dans tous les domaines, notamment économique, politique et social. La reconstruction de l’État en faillite comporte deux aspects essentiels : l’un est d’abord institutionnel tandis que l’autre relève de considérations socio-économiques. Le premier consiste à rétablir l’organisation politique de l’État, notamment par la mise en place d’un gouvernement consensuel, le plus souvent provisoire ou transitoire, par la reconstitution de l’appareil administratif, judiciaire et sécuritaire du pays, notamment pour permettre de rétablir l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire, d’assurer la sécurité des biens et des personnes et de fournir les services sociaux de base aux populations (santé, éducation, eau, électricité, etc.). Par ailleurs, dans la mesure où le développement économique de l’Etat empêche la renaissance d’un conflit et permet d’assurer la sécurité de la population en tentant d’atténuer les frustrations, la reconstruction matérielle des logements et infrastructures s’avère nécessaire.

Facteur structurel et endogène

    « Tenter de comprendre la Libye en faisant l’économie de la réalité tribale qui y transcende la société est une entreprise impossible, tant cette dernière participe de la caractérisation du système politique libyen »7. Le tissu social libyen est en effet composé d’Arabes, d’Amazighs, de Touaregs et de Toubous, et la Libye compte plus d’une centaine de tribus dont l’importance et l’influence varient, ce qui conduit à n’en retenir qu’une trentaine. Environ 90 % du total de la population du pays relèvent de tribus alors que seulement 10 % ne sont plus organiquement liés à une tribu, particulièrement dans les métropoles du nord. La Jamihiriya est découpée en trois entités géographiques que sont la Tripolitaine dont le centre est la capitale politique et économique du pays Tripoli, la Cyrénaïque, centre géostratégique de concentration des hydrocarbures au sein de laquelle Benghazi demeure la ville la plus importante et le Fezzan, zone de transit majeure vers le Sahel et l’Algérie. Chacune de ces trois entités se voient dominée par des tribus spécifiques, dont l’influence accrue sur certaines grandes zones les dote d’une plus grande capacité à s’imposer face à une autorité centrale, ou à s’ériger comme une autorité unificatrice. En outre, les tribus en Libye offrent un système de référence social par lequel une large gamme de réseaux corporatifs d’une échelle variable pouvait s’établir. L’histoire politique de la Libye après 1969 apparait jalonnée d’alliances tribales et de leur recomposition, à l’instar de celle conclue par Kadhafi avec les tribus locales de Misrata, qui prit fin avec la tentative de coup d’Etat menée par Al-Meheishi en 1975.

     Avant la chute du régime en 2011, la persistance du phénomène tribal peut s’expliquer par deux éléments : il ne faut pas sous-estimer la permanence d’une culture politique du non-Etat privilégiée par Kadhafi qui l’a, partant, instrumentalisé afin de consolider et pérenniser son régime. Ainsi, les tribus contribuaient à la structuration des relations sociales libyennes, et facilitaient le contact direct avec le centre politique en s’employant à faire régner l’autorité et les lois du pouvoirs central.

     Dès février 2011, aux premiers soulèvements répond une inflation de conflits locaux. En effet, « les tribus ont joué un rôle pendant le conflit »8: si les tribus de la Cyrénaïque décident de retirer leur soutien au régime de Kadhafi, les tribus berbères de l’Ouest ou des Toubous ont également rejoint les insurgés dès le début du conflit. De vieux conflits tribaux entre Toubous (très présents au nord du Tchad, au Darfour, au nord-est du Niger et en Algérie) et Zouwayas refont surface au sud, notamment à Koufra, véritable carrefour stratégique pour les trafics entre le Tchad, le Soudan et le Niger. La Libye post-Kadhafi devient ainsi le théâtre du retour des particularismes tribaux, eux-mêmes exacerbés par l’absence d’un système judiciaire et la faiblesse de l’Etat. Plus précisément, à la faveur d’une transition politique diffuse chaotique et d’un pouvoir central absent, les tensions antérieures à la chute de la Jamahiriya éclatent dans le prolongement des évènements de 2011. En outre, l’Etat failli est aujourd’hui exposé à la menace d’une situation jusque-là contenue, c’est-à-dire à l’éclatement entre les provinces. La désintégration de l’appareil étatique a ainsi créé un terreau fertile pour la multiplication de conflits locaux dans l’ensemble de la Libye. Par exemple, dès le début des tentatives d’apaisement de la situation politique, le transfert du Conseil National de Transition de Benghazi à Tripoli, la composition du premier gouvernement transitoire et le poids de chaque région dans le CGN sont devenus autant de motifs de mécontentement de Benghazi et d’une partie de la Cyrénaïque.

     Intimement lié à la fragmentation du paysage tribal du pays, une autre ligne de fracture émerge. Sur le terrain, les milices ont gagné en force et influence et se sont regroupées à l’écart du paysage institutionnel initial. S’est en effet opérée une bipolarisation des milices autour de deux camps : la coalition Karam, comprenant notamment l’Armée nationale autoproclamée du maréchal Khalifa Haftar, regroupe d’anciens militaires et bénéficie du soutien d’une partie de l’armée libyenne et des forces spéciales, ainsi que de la Chambre des représentants, réfugiée à Tobrouk, s’oppose à la coalition Fajr Libya qui réunit elle-même plusieurs milices, dont la Chambre des opérations des révolutionnaires en Libye, les brigades de Misrata et celle des Martyrs. L’influence des milices a ainsi vu le maréchal Khalifa Haftar s’imposer comme un acteur majeur de la reconstruction du pays. Contrôlant désormais le croissant pétrolier Libyen, il bénéficie du soutien de Misrata et de puissances régionales telles que l’Egypte ou la Russie, fragilisant ainsi l’accord conclu sous l’égide des Nations Unies en décembre 2015 pour la formation d’un gouvernement d’union nationale qu’il décrète désuet et qu’il ne reconnait pas.

Un Etat failli : entre puissance et impuissance de la communauté internationale

Luttes d’influence et enjeux de puissance

     Entre aléas de la médiation onusienne et soutien de certaines puissances extérieures à l’une ou l’autre des parties au conflit libyen, la faillite de l’Etat libyen met à l’œuvre des dynamiques de lutte d’influence. Le conflit libyen, plus particulièrement du fait de l’instabilité politique qui met en exergue la dispute pour le pouvoir entre plusieurs centres locaux, devient l’enjeu d’assise d’influence pour les pays alentours qui aimeraient voir leurs intérêts devenir prépondérants et incarne les divisions de la société internationale entre les puissances occidentales américaine et européennes d’une part, les puissances régionales, la Russie et la Chine d’autre part. Depuis 2014, l’Égypte, qui connaît une insurrection islamiste dans le Sinaï, a multiplié les actions de soutien au maréchal Khalifa Haftar. En effet, elle lui fournit des armes et des équipements, parce qu’elle le perçoit comme le seul interlocuteur viable et a ainsi appelé l’Organisation des Nations Unies à exempter l’Armée Nationale libyenne de l’embargo sur les armes en Libye afin de faciliter plus largement l’envoi d’armes. En février 2017, le gouvernement égyptien a également organisé une rencontre entre Fayez el-Sarraj et Khalifa Haftar ainsi que les ministres tunisien et algérien des Affaires étrangères dans le but de signer la déclaration ministérielle de Tunis pour l’appui d’un règlement politique en Libye. De concert avec l’Égypte, les Émirats arabes unis fournissent des armes à Haftar depuis 2014. Abou Dhabi est parvenu à réunir Fayez Al-Sarraj et Haftar en mai 2017 et a manifesté son soutien au processus diplomatique entamé par les Nations Unies pour une réconciliation interlibyenne.

    De plus, à l’entrisme politique, prôné par la Turquie et à l’appui des « Frères musulmans » par le Qatar, s’oppose une coalition entre les pétromonarchies du Golfe persique que sont l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, à laquelle se joint l’Égypte. Alors qu’Abou Dhabi, Riyad et l’armée égyptienne semblent œuvrer pour un nouveau régime autoritaire stable, Doha et Ankara paraissent en revanche vouloir propulser les islamistes. Le changement de régime « illustre l’expansion maximale de l’influence du Qatar en direction du bassin méditerranéen, au détriment de l’Égypte et de l’Arabie saoudite. Cette perception a pu contribuer à radicaliser, dans un sens ou dans l’autre, les positions des dirigeants égyptiens, saoudiens qataris, turcs, syriens, tunisiens et algériens »9.

     En revanche, Fayez el-Sarraj se voit reprocher sa proximité avec les puissances occidentales. Il est en effet appuyé par les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la France, l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne qui voient d’un mauvais œil le contrôle par Haftar du croissant pétrolier libyen alors même que leur appartiennent les principales firmes engagées dans la production du pétrole libyen. Cette coalition occidentale est ainsi mise à mal par le refus de l’Egypte, associée à la Russie et la Chine, de voir le Conseil de sécurité des Nations Unies condamner l’action militaire du maréchal Haftar.

Une nécessaire coordination de l’action internationale face à une menace transnationale

     Dans son rapport remis au Secrétaire général des Nations Unies, la « mission d’évaluation des incidences de la crise libyenne sur la région du Sahel »a relevé deux grandes catégories d’enjeux. La première a trait à l’action humanitaire et au développement10. Elle concerne les questions migratoires ainsi que les incidences économiques de la chute de la Jamahiriya sur les États du Sahel dans une région soumise aux aléas climatiques. La seconde catégorie, inhérente aux aspects sécuritaires, évoque la prolifération des armes et la recrudescence du terrorisme islamiste. C’est en ce sens que la faillite de l’Etat libyen confronte le développement de menaces qui dépassent les seules frontières libyennes, pour devenir transnationales et se muer en une préoccupation de la communauté internationale. Ainsi, le Conseil de sécurité des Nations Unies a récemment multiplié les résolutions portant sur « la situation en Libye » afin de tenter d’apporter une réponse au trafic de migrants, à la traite des êtres humains et à la situation humanitaire du pays. En témoignent ainsi la résolution 2376 du 14 septembre 2016, la résolution 2362 du 29 juin 2017 ou encore la résolution 2312 du 6 octobre 2016.

     Transparait dans le cas libyen ici l’un des enjeux majeurs de l’Etat failli : la Libye souffre de la porosité qui menace la quasi-totalité de ses contours et tend à propager l’insécurité et l’instabilité à la région. En effet, le sud de la Libye est devenu un point de passage pour l’ensemble des flux narcotiques issus de la « plaque tournante » du Sahel voisin à destination de l’Europe. De même, la situation du littoral libyen, situé à seulement 300 kilomètres de l’île italienne de Lampedusa, l’inscrit comme point de passage des flux migratoires entre l’Afrique et l’Europe. Dès la chute du régime, la régulation des flux migratoires est devenue considérablement difficile, ouvrant la voie au développement de réseaux de passeurs au terme desquels les migrants deviennent une marchandise humaine. Sur fond de luttes pour le contrôle d’un territoire riche en ressources naturelles et en hydrocarbures, du commerce transfrontalier et des routes migratoires meurtrières, le Conseil de l’Union européenne a mis en place la Mission d’assistance de l’Union européenne pour une gestion intégrée des frontières en Libye (EUBAM Libye) en mai 2013. Ces différents dossiers qui mettent en exergue les menaces progressivement propagées par le chaos libyen attisent les craintes des pays voisins et de la communauté internationale, déjà exprimées en 2011 par l’Algérie, le Niger, le Tchad et l’Union africaine. En outre, la faillite de l’Etat libyen souligne la nécessité d’une assistance internationale dans le domaine de la sécurité, de la régulation des flux migratoires et de la collecte des armes, alors même que le destin de la Libye semble refléter l’incapacité de la communauté internationale à trouver la cohésion et la coordination nécessaire à l’endiguement des menaces transnationales issues de la faillite de l’Etat libyen.

Un Etat failli : le dilemme entre sécurité et transition

Le difficile processus de state-building au sein d’un chaos propice au développement du terrorisme

     La problématique de la reconstruction nationale d’un Etat failli tourmenté par un paysage sécuritaire fragmenté se pose de façon accrue dans le cas de la Libye. Face à un appareil étatique désintégré à l’origine de la division des pouvoirs entre factions et milices, comment mettre en œuvre le processus de state-building au sein d’un chaos interne divisé entre camps distincts et d’une instabilité régionale menaçante ? « L’urgence de la lutte contre Daech se heurte au temps long que nécessite la (re)reconstruction d’un Etat mis à mal par 42 ans de règne de Kadhafi et par une première intervention internationale ayant quelque peu négligé l’après »11 : tel serait le dilemme libyen. En effet, l’Etat failli ne parvient pas à assurer un contrôle effectif du territoire et la faillite de l’État s’accompagne en général de vagues de réfugiés fuyant les exactions et l’anarchie, et le territoire de l’État en faillite peut servir de base arrière pour des activités criminelles de toutes sortes pouvant affecter les pays voisins et au-delà : trafic de drogue, enlèvements d’étrangers, piraterie maritime, émigrations, terrorisme. Le conflit politique entre deux entités politiques revendiquant chacune sa propre légitimité et les luttes intestines entre milices rivales ont profité entre autres à l’État islamique (EI). Celui-ci a gagné du terrain et contrôle la ville de Syrte (2014 et 2016). Sa zone d’influence, elle, tend à se prolonger vers le Sud libyen. De surcroît l’échec des municipalités et des gouvernements consécutifs à fournir des services à leurs circonscriptions aura donné l’occasion à des organisations terroristes comme Ansar alShari’a (AAS) à Benghazi et à l’IS Darnah à Syrte de combler ce vide. Cette confluence de facteurs a permis aux éléments extrémistes violents d’utiliser des plates-formes en Libye pour mener une formation à court terme pour les recrues libyennes et de pays tiers en route vers les destinations d’attentats terroristes dans la région et en Syrie. Les extrémistes basés en Libye ont continué à fournir des armes dans toute la région et aux combattants en Syrie.

    La réalité de la situation libyenne est complexe, dans ses causes et dans ses manifestations. L’enchevêtrement des dimensions interne et internationale conduit à une exportation de la faillite de l’Etat à un niveau plus régional et la progression du terrorisme est un sous-produit de cette fragilité extrême par l’exploitation d’un terreau favorable. Le chaos libyen a participé à l’extension de l’insécurité dans la bande sahélo-saharienne, qui a nécessité l’intervention des troupes françaises au Mali. Sept ans après la chute du régime, la communauté internationale peine à adopter une réponse cohérente d’ensemble tandis que les rivalités politiques ne s’atténuent pas. Si l’on peut sans trop de difficulté s’accorder à insister sur la nécessité d’une reconstruction du pays, la problématique de l’Etat failli, illustrée par la situation en Libye, ressurgit de façon aigue et réinterroge le dilemme de la déliquescence étatique entre sécurisation prioritaire et state-building local.

Pistes de réflexion pour la reconstruction de l’Etat libyen

     En ce sens, le cas libyen illustre les difficultés d’appréhension de la situation des Etats faillis, tant d’un point de vue théorique que pour la communauté internationale. Il s’agirait de rebâtir un ordre économique, politique et social juridiquement fondé, reconnu par l’ensemble de la société et accepté par la population comme étant conforme à la légalité et à la légitimité. Ce processus tendrait à s’inscrire dans l’approche plus large de la justice transitionnelle pour la réconciliation nationale et la promotion d’un véritable vivre ensemble. Toutefois, si l’adoption d’une loi sur la justice transitionnelle en septembre 2013 et la création d’une Commission d’établissement des faits et de la réconciliation semblent témoigner de la volonté formelle de la Libye de se doter des instruments nécessaires au jugement des personnes ayant commis des crimes, le délitement de l’autorité de l’Etat, l’autonomisation des milices et l’amplification d’une violence protéiforme aux quatre coins du pays font douter de la capacité libyenne à mener à bien un processus de justice et de réconciliation.

   Comment, dès lors, concilier exigences sécuritaires qui peuvent dépendre d’une action internationale et reconstruction nationale ? En privilégiant une approche bottom-up, il s’agirait d’abord de créer les conditions d’une véritable coopération entre les différentes milices et l’armée libyenne, en y impliquant encore véritablement les acteurs locaux (tribus, assemblées locales, les groupes et communautés marginalisés depuis 2011 etc.) et en promouvant un véritable processus d’inclusion politique. Pour mieux maitriser l’avenir politique de la Libye, stabiliser la situation et apaiser les revendications séparatistes, le state-building devrait prendre en considération la nécessité d’un Etat légitime et représentatif, rassembleur des diverses composantes politiques, sociales, tribales, économiques et ethniques.

    En privilégiant la légitimité électorale par l’organisation d’élections rapides au détriment de la réconciliation nationale par la mise en œuvre des procédés de justice transitionnelle, la transition libyenne a échoué dès ses premières heures sans prise en compte du contexte propre à la Libye post-2011 : méfiance mutuelle entre communautés et groupes rivaux, inexpérience du dialogue et du compromis politique, faiblesse du secteur de la sécurité formelle, présence enfin de groupes armés jouissant d’un ancrage et d’une légitimité localement souvent bien supérieurs à ceux des nouvelles élites politiques. Pourrait-on alors réinventer l’Etat en Libye ?

Conclusion

     La complexification du conflit libyen pourrait constituer un cas d’école de l’instabilité politique et sécuritaire du fait d’une combinaison de milices indisciplinées, de revendications séparatistes, d’armes incontrôlées, de prolifération du terrorisme et de marasme social et économique, facteurs renforcés par l’absence d’élites représentatives et mobilisatrices. L’impuissance de la communauté internationale face à la faillite d’un Etat qui ne parvient plus à défendre sa souveraineté, à préserver les frontières, à contrôler la production pétrolière et à empêcher la formation de groupes armés, remet sur le devant de la scène internationale la problématique de l’Etat failli et ses conséquences régionalement voire internationalement déstabilisatrices. La voie vers la réconciliation nationale et la mise en œuvre des mesures de justice transitionnelle rencontre l’obstacle des défis sécuritaires qui exigent une stabilisation du chaos ambiant et la cessation des hostilités. L’instrumentalisation des acteurs locaux par les puissances régionales qui cherchent à exercer concurremment leur influence alimente les interrogations quant à l’avenir libyen. Les défis posés par l’apaisement du conflit libyen à la scène internationale demeurent prégnants d’importance : que faire d’un Etat failli ?

Marie GONZALEZ

M2 Relations internationales et vice-présidente de l’association


 

1M. Ouannes, Révolte et reconstruction en Libye. Le Roi et le Rebelle, Editions l’Harmattan, Paris, 2014, p.11

2S/RES/1973

3A. Cartapanis, « L’État défaillant », Qui capture l’État ?Paris, PUF, 2012, p. 19-22

4F. Gaulme, « « États faillis », « États fragiles » : Concepts jumelés d’une nouvelle réflexion mondiale », Politique étrangère, Printemps 2011

5Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, La responsabilité de protéger, PUF « Que sais-je », 2015 p. 43

6Ibid. p.45

7A. Dolamari, « Le tribalisme libyen : un critère géopolitique »,Outre-Terre, vol. 23, n°3, 2009

8S. Haddad, « La sécurité, « priorité des priorités » de la transition libyenne », L’Année du Maghreb IX, 2013

9P. Razoux (dir.), « Réflexion sur la crise Libyenne »,Etudes de l’IRSEM, n°27, 2013

10Rapport d’évaluation de la mission des incidences de la crise libyenne sur la région du Sahel, 7-23 décembre 2011, Conseil de Sécurité des Nations Unies, 18 janvier 2012

11S. Haddad, « Libye : l’intervention internationale, une fatalité ? », The Conversation, 29 février 2016

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