La guerre civile en Afghanistan

« Nous ne connaissions pas l’Afghanistan, et nous ne le connaissons toujours pas. {…} Nous avions à un degré effrayant une vision simpliste de l’histoire » avouait le général McChrystal, ancien commandant des forces de l’OTAN en Afghanistan, le 7 octobre 2011 devant le Council on Foreign Relations.

source: http://www.osaarchivum.org/events/Afghanistan-Graveyard-Empires-Soviet-War

Eprouvé par dix années de guerre contre les forces de l’URSS et affichant un bilan estimé à 1,2 millions de morts1, l’Afghanistan a sombré dans la guerre civile et a vu la création de l’Etat islamique d’Iran en 1992 puis son passage sous le contrôle taliban en 1996. Identité politique et sociale, héritier de la guerre contre l’Union soviétique, le mouvement taliban afghan possède un ancrage politique et social dans le Sud et le Sud-Est de l’Afghanistan. Fort de sa capacité à rassembler de nouveaux adhérents en s’appuyant sur les antagonismes issus de plusieurs décennies de violence armée, le mouvement taliban s’est également étendu territorialement depuis 2003. En 2001, les Etats-Unis et les Etats de la coalition réunis autour d’eux renversent le régime des Talibans du mollah Omar, accusé de soutenir Al Qaïda. Mais dès 2003 les Talibans sont rejoints par deux autres formations politico-militaires, le Hezb-e Islami de Gulbud-din Hekmatyar et le Hezb-e Islami de Jalaludin Haqani, qui organisent des infiltrations et des actions de guérilla insurrectionnelles en Afghanistan depuis les zones tribales pakistanaises. Si la coalition luttant contre les Talibans et Al-Qaida a réussi à réduire les capacités de ces groupes la situation afghane demeure aujourd’hui instable et les violences sont quotidiennes. L’évolution politique et sociale du pays pendant ces décennies de guerre semble déterminer en grande partie l’émergence du mouvement taliban puis l’expansion territoriale insurrectionnelle contre l’Etat depuis 2003. Il sera donc question dans le développement suivant d’étudier les raisons de la perpétuation de la guerre civile afghane, au delà de la seule existence du mouvement taliban, en analysant comment la structure de la société et les répartition du pouvoir alimente sans cesse la guerre. Il ne sera pas question de faire le récit de la guerre civile afghane depuis l’intervention soviétique mais de voir quels sont les facteurs endogènes des trente dernières années qui illustrent ou expliquent l’instabilité constante de ce pays. L’évolution de la guerre civile afghane montre que le djihad est devenu un élément important de la culture et se mêle aux autres formes de violences communautaires opposants tous les segments de la société.

L’évolution de la conflictualité remet en cause la notion de guerre pensée essentiellement comme interétatique en ce que la plupart des guerres actuelles mêlent une dimension interne, régionale voire internationale. Aujourd’hui, le terme de « conflit » semble aussi de plus en plus se substituer à celui de « guerre ». Mais la distinction se fait surtout sur le nombre de morts, l’on considère que l’on passe du conflit armé à la guerre si l’on compte plus de 1000 morts. Or depuis 2014, le nombre de morts civils par an selon l’Institut Brookings2est d’environ 3500 en Afghanistan. S’il n’existe pas officiellement de chiffres qui répertorie le nombre de victimes civiles depuis 2001, la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (MANUA) publie depuis 2009 des rapports. En 2016 près de 11 500 civils afghans auraient donc été tués ou blessés. Il s’agit du pire bilan depuis le décompte de 2009. Ce qui marque surtout le changement intervenu dans la guerre c’est sa « civilianisation », tant le pourcentage de morts civils est désormais importants si bien que la plupart des guerres aujourd’hui sont considérées comme des guerres civiles. Aussi, les guerres civiles actuelles combinent souvent une dimension territoriale, idéologique et économique.

Pour Launay Stephen la guerre « semble résister à la conceptualisation, surtout lorsque l’étude des déterminants sociologiques se substitue à une analyse proprement politique de l’international »3et Roger Caillois écrivait en 1951 : « La guerre possède à un degré éminent le caractère essentiel du sacré : elle paraît interdire qu’on la considère avec objectivité. Elle paralyse l’esprit d’examen. Elle est redoutable et impressionnante. On la maudit, on l’exalte. On l’étudie peu »4.Il convient donc de savoir ce que l’on entend par « guerre civile », s’agit-il d’une guerre entre civils ? D’une guerre impliquant les civils ? Faut-il un nombre important de morts civils pour parler de « guerre civile » ? Est-elle circonscrite à un Etat ? Etc.

« La guerre civile est le règne du crime » disait Pierre Corneille. Mais pour l’analyse de la guerre civile afghane l’on retiendra ici la définition de Jean-Pierre Derriennic, qui dans son introduction à l’ouvrage intitulé « Les guerres civiles »5,définit les guerres civiles comme « des conflits violents qui opposent entre eux des concitoyens, alors que les soldats des guerres interétatiques sont des étrangers les uns pour les autres».Le conflit est entendu comme « une relation entre plusieurs personnes ou plusieurs groupes qui poursuivent des buts incompatibles », celui-ci n’étant pas nécessairement violent 6.La guerre civile se différencie donc de la guerre interétatique en ce qu’il s’agit d’un conflit violent mais qui oppose non pas des soldats d’Etat distincts, mais des concitoyens (pour autant qu’un cadre étatique minimal existe et justifie l’emploi de ce terme). Les individus combattants ne sont alors pas « des étrangers les uns pour les autres 7». Derriennic ajoute que la distinction entre ces deux types de guerres n’est envisageable qu’au sein des sociétés dans lesquelles les groupements politiques sont bien définis. La notion classique de « guerre » suggère que les adversaires disposent des mêmes statuts, les soldats de deux Etats en guerre, alors que cette égalité de statut est beaucoup moins fréquente dans une guerre civile qui comprend généralement une forme d’asymétrie dans la répression et dans l’insurrection. Mais, la frontière est maigre entre les deux, une guerre civile dans laquelle les acteurs disposent ou acquièrent un statut presque institutionnel se rapproche alors d’une guerre interétatique. La distinction entre guerre interétatique et guerre civile correspond davantage à des catégories d’analyse qu’à la réalité du terrain. Si certaines guerres entrent presque parfaitement dans l’une ou l’autre des catégories, la plupart en sont un mélange complexe. Stanley Hoffman, souligne à cet effet que la distinction entre politique intérieure et politique internationale, entre guerre civile et guerre interétatique, aurait perdu en pertinence dans la deuxième moitié du XXème siècle8. Les guerres civiles sont par définition, des situations dans lesquelles la souveraineté étatique est contestée voire détruite. Il faut également étudier la nature et la structure des groupes parties au conflits ce que fait Pierre Hassner en se concentrant sur les origines anthropologiques de la guerre. Récemment, les économistes Mark Gersovitz et Norma Kriger dans un article de la World Bank Policy intitulé « Qu’est-ce qu’une guerre civile ? »9apportent la définition suivante de la guerre civile : «Une guerre civile se définit par un conflit prolongé de grande échelle, politiquement organisé, physiquement violent, qui se produit au sein d’un pays, principalement entre deux larges groupes de citoyens qui se disputent le monopole de la force physique. Les guerres civiles entraînent une violence interne soutenue et à grande échelle, qui les distingue des épisodes de violence politique intenses mais limités qui contestent le monopole de la force, comme les coups d’Etat, les rébellions ou les assassinats politiques. Des acteurs externes peuvent être amenés à participer à une guerre civile, mais la violence se produit dans les limites du pays, et implique majoritairement des acteurs internes.»

Aussi, un concept pertinent que l’on peut confronter à la guerre civile est celui de zone grise développé par Gaidz Minassian qui énonce la définition suivante : « la zone grise est un espace avec ou sans clôture de dérégulation sociale, de nature politique (auto détermination) ou socio-économique (espace de criminalité, déshumanisé), de taille variable, de la poche à la province, essentiellement terrestre, dépendant d’un Etat souverain dont les institutions centrales ne parviennent pas par impuissance ou abandon à y pénétrer pour affirmer leur domination, laquelle est assurée par des micro autorités alternatives ».

Gaidz Minassian développe trois principes constitutifs de la zone grise, dans un début de théorisation du phénomène. Le premier principe est celui de de la concurrence d’autorité qui se traduit par une disqualification de l’ordre public, l’absence de consensus. Il y a une prééminence de la violence, la zone grise n’existe pas sans violence ni ennemi intérieur. Ceci est un critère de base pour qu’une autorité de substitution prenne la place des autorités locales. Le second principe est celui de la dérégulation en ce que la zone grise se construit dans une distinction identité-société et non guerre-paix. L’on constate une forme excessive d’hégémonie, un échec de la reconstruction étatique, des violences sociales, des sociétés guerrières dans lesquelles le politique n’existe pas et où la volonté même qu’il existe est absente sauf pour les zones grises politiques qui aspirent à devenir un Etat. La zone grise traduit la rupture intégrationniste entre l’Etat et les gouvernés, les populations se désinstitutionnalisent dans un processus au bout duquel apparaît un rejet de la société qui s’exprime par une délinquance aggravée ou le djihadisme, une absence d’objectif commun, une déconstruction de l’interdépendance et une volonté de s’extraire du corps social. Le dernier principe est celui de privatisation du territoire, qui n’appartient plus à l’autorité. Dans la théorisation de Minassian ces trois principes sont complémentaire et constitutif d’une zone grise. Il souligne que la première cause de fabrication d’une zone grise est la défaillance du système international.

Il convient désormais de voir si l’Afghanistan répond à cette définition de la zone grise et si la guerre civile afghane résulte de la réunion des trois principes évoqués. Il faut aussi dès à présent noter qu’en Afghanistan comme au Pakistan les zones tribales ne sont pas des zones grises, elles sont légales mais la talibanisation du territoire agit comme un vecteur de prolifération des zones grises, de même que des dynamiques globales telles que les catastrophes naturelles ou les famines. Aussi, certains Etats ont intérêt à créer en leur sein ou sur le territoire d’un autre Etats de telles zones, en l’espèce le Pakistan pour accroître sa profondeur stratégique.

Trois grands types de conflits à l’origine d’une guerre civile

Jean-Pierre Derriennic distingue trois grands types de conflits pouvant conduire à l’émergence d’une guerre civile : « les conflits entre des groupes partisans, auxquels on adhère par un choix individuel ; les conflits entre des groupes socio-économiques, définis par la position de leurs membres dans la division du travail et la répartition de la richesse ; les conflits entre groupes identitaires, auxquels on appartient par la naissance et dont il est impossible ou très difficile de changer ».

Cette distinction en trois types de conflits correspond à des catégories analytiques et les guerres civiles sont bien souvent un mélange complexe des trois. Il demeure que selon Derriennic, l’un des types de conflit est souvent dominant, certaines guerres civiles étant davantage le résultat de conflits partisans que socio-économiques ou identitaires et inversement. L’intérêt de cette distinction est que le fait qu’une guerre civile corresponde plus à l’un ou l’autre type de conflit permet de comprendre les raisons de « son déclenchement, son déroulement, son extension et son résultat ».Aussi, cette distinction est selon son auteur un point de départ utile mais non exclusif pour étudier les guerres civiles. Confronter le cas afghan permettra ici de voir si l’un des type de conflit apparaît déterminant ou non et si la théorie est suffisante pour saisir l’ensemble des facteurs attenants à cette guerre civile. La nature des groupes qui s’opposent dans une guerre civile détermine en grande partie leurs buts, les ressources à leur disposition et leur modes d’action. Il faut aussi tenir compte des conditions matérielles de vie des civils et de leur croyances. Ici le cas afghan illustre la présence de ces types de conflits et leur enchevêtrement dans la guerre civile afghane. Il est intéressant de voir si ces trois types de conflits correspondent aux trois principes constitutifs d’une zone grise ou s’ils se recoupent.

Une fragmentation politique territoriale et partisane

Aux rivalités socio-économiques s’ajoutent une grande fragmentation politique, sur la base de logiques partisanes et territoriales. En 1996, après la prise de Kaboul les Talibans ont mis en place un Etat clérical dominé par les oulémas, niant la souveraineté populaire au profit d’un pouvoir concentré dans les mains du mollah Omar, Commandeur des croyants, par une légitimation de la charia. Usant de la répression et jouant sur les antagonismes locaux ainsi que des amnisties, le pouvoir taliban a réussi à dissoudre les groupes armés et à instaurer un monopole de la force dans les points principaux10du pays. Ces résultats sont à l’origine de la popularité au début large des Talibans avant que leur interprétation de la charia ne suscite à son tour des antagonismes dans les différents segments de la société et pour des raisons diverses. Dans les milieux urbains éduqués les Talibans sont devenus progressivement des obscurantistes réactionnaires quand parmi les populations tribales leurs mesures les défavorisaient économiquement ou s’opposaient à l’ordre tribal. A plus grande échelle, les Talibans ont tout de même réussi à diminuer la fragmentation politique du pays que leur disparition a vu renaître. A la suite de l’effondrement de l’appareil militaire des Talibans et de leur chute, le pouvoir politique s’est subdivisé en sept pouvoirs régionaux significatifs et des dizaines de groupes contrôlant quelques villages ou vallées avec une faible force armée. La situation post intervention étasunienne est alors marquée par des mauvais rapports entre les groupes armés qui donnent lieu à des combats et un risque de retour de guerre civile.

Aussi, la fragmentation politique de l’Afghanistan ne résulte pas partout dans le pays des mêmes mécanismes. En effet, les régions pachtounes du Sud et les provinces du Nord ne répondent pas aux mêmes logiques de structuration politique. D’ailleurs, dans le Nord du pays les Talibans n’avaient qu’en partie réussi à s’imposer en raisons de soutiens très faibles et de la présence de mouvements d’opposition dans le Nord-Est et dans la région centrale du Hazarajat. Ces mouvements s’étaient cependant réduits, notamment avec le recul de celui de Massoud après la prise de Kaboul de 1996. Si ces mouvements ne représentaient plus une menace sérieuse pour les Talibans, les premiers ont formé une Alliance du Nord sans réelle unité mais qui a constitué une base d’alliés pour les Etats-Unis lors des opérations terrestres. Ainsi, dans le Nord la chute des Talibans a été suivie d’une réinstallation des partis de l’Alliance du Nord, essentiellement anti-communistes, selon le schéma des années quatre-vingt-dix, les pouvoirs régionaux ayant leur base dans les principales villes. Les différents espaces politiques se structurent à partir de la ville puis de son espace régional, dans une complémentarité entre économie et identité commune, alors que les barrières communautaire représentent parfois un obstacle. Mais très localement cette logique de répartition n’est pas toujours respectée en raison de la présence de différentes ethnies au sein des régions ou de la présence de plusieurs partis se partageant le pouvoir dans une ville. L’espace politique peut donc aussi s’étendre sur une population. Dans tous les cas il est difficile de voir en Afghanistan une cohérence régionale tant le pouvoir politique se répartit selon des schémas différents, ville-espace régional, ethnies, commandants, etc. Ces multiples répartitions s’entremêlent et se superposent rendant toute application d’un cadre d’analyse global très complexe voire illusoire.

 

Dans le sud du pays au contraire l’opposition aux Talibans n’existait plus et c’est leur défaite qui a fait naître des groupes d’opposants tribaux. Cela s’explique en grande partie par la tension qui existe au sein du monde tribal entre le discours religieux des mollahs et la coutume tribale pachtoune (pachtounwali) qui influence le comportement des chefs tribaux ou des notables (khans). Si les Talibans avait réussi à s’imposer surtout dans le Sud c’est parce que les oulémas se situaient en dehors du système tribal et se plaçait au dessus des antagonismes pour les éteindre. Mais la pratique des oulémas sous le gouvernement des Talibans a suscité des contradictions avec le pachtounwali11et créé des tensions entre les tribus. Par conséquent la défaite des Talibans due à l’intervention américaine a causé un retournement de la situation au Sud au profit des tribus et au détriment des oulémas. Ainsi, les religieux n’ont pas pu réussir à mobiliser sur la longue durée au nom du djihad. Après l’intervention américaine, les mollahs afghans proches des Talibans vont pourtant multiplier les prêches donnant une dimension religieuse au conflit mais mobiliseront bien plus des pachtounes des zones tribales pakistanaises que des afghans. Les oulémas vont donc perdre leur pouvoir de mobilisation face aux leaders tribaux qui vont rassembler autour d’eux des groupes armés et entrer dans une logique concurrentielle parfois très violente pour la conquête des villes. Ces groupes armés tribaux ont même joué avec les forces étrangères contre ce qu’il restait des forces des Talibans. Mais malgré ces fortes oppositions il faut souligner la place de la conformité de l’idéologie des Talibans avec le sentiment populaire grâce à laquelle les mollhas ayant rejoints les Talibans ont pu rejoindre sans stigmatisation leur place traditionnelle dans les villages après leur défaite. Par exemple, le mollah Omar bénéficiait de la protection de sa tribu. En fait, l’on assiste surtout à des luttes pour le pouvoir dans une logique opportuniste qui ne remet pas pour autant en cause l’appartenance à la tribu ou la place du religieux dans la société. Les groupes armés pachtounes ont tendance à reproduire au sein même d’une ville conquise le schéma d’opposition entre les différents segments de la société qui se traduit concrètement par un partage du pouvoir urbain par divers groupes armés et sans nécessaire contrôle de la périphérie. Là encore la généralité est impossible tant la répartition du pouvoir diffère selon les villes, un groupe majoritaire dans une ville peut ne pas être reconnu dans sa périphérie contrairement à ce qui se passe souvent au Nord. Dans d’autres villes la répartition des groupes armés correspond à celle des tribus et enfin dans certaines villes la faiblesse des leaders tribaux ne permet pas une transposition au plan politique et le pouvoir est divisé entre de petits groupes.

Une situation socio-économique source de violence armée

Les groupes socio-économiques se distinguent par la position de leur membres dans l’échelle des richesses et de la division du travail12. Aussi, comme l’indique Pierre Centlivres, « la possibilité d’un équilibre interethnique ne réside donc pas dans une quelconque uniformité du champ social, mais dans une sorte de consensus implicite quant à la nature et aux relations de ses constituants, équilibre toujours fragile que l’évolution historique et économique bouscule et que les périodes de crise remettent en question »13. En effet, en Afghanistan la société fonctionne sur une hiérarchie ethnique acceptée au somment de laquelle sont placés les Pachtounes qui dominent l’Etat, auparavant la royauté, et au bas de laquelle se situent les Hazaras, communauté chiite. Mais avec l’effondrement de l’Etat en 1978 la hiérarchie ethnique a été remise en cause, les Pachtounes ont perdu le soutien de l’Etat et les Hazaras ont acquis une plus grande autonomie. Les Ouzbeks, écartés du pouvoir et de l’armée comme les Hazaras, sont apparus comme puissance militaire à travers des milices rassemblant également des Tadjiks et des Turkmènes. Pour finir, dans le Nord-Est du pays, Massoud a incarné les Pandjchiris, « branche » des Tadjiks. De façon général, les multiples leaders des groupes armés relavant de diverses ethnies incarnent les qualités guerrières de leur groupes et ses revendications sur les ressources. Or avec l’intervention américaine, la capitale est occupée par l’Alliance du Nord ce qui accentue la remise en cause de la hiérarchie ethnique car les Pachtounes sont écartés du pouvoirs alors qu’ils représentent entre 40 et 50% de la population14.

De plus, en Afghanistan le trafic de drogue, s’il n’est pas un facteur originel de la guerre, est un frein au retour de la paix. Ce pays est marqué par l’économie marchande du conflit15. A partir des années quatre-vingt-dix, la production de la plante de pavot à opium disparaît des zones tribales pakistanaises16pour être transférée en Afghanistan17. Mais en 1992 avec la chute du régime pro-soviétique les terres irriguées du gouvernement sont prises et partagées entre les commandants locaux créant des confrontations nouvelles. En outre, le développement des réseaux transnationaux de contrebande, le trafic d’armes et de drogue, est à l’origine d’un changement dans la structure de fonctionnement du pouvoir. En effet, cette évolution est devenue un facteur d’autonomisation pour les commandants par rapport à leur affiliation partisane. Le modèle centre-périphérie18d’avant-guerre dans lequel le centre déterminait la répartition et l’évolution du pouvoir dans les provinces à partir de la distribution de subsides disparaît alors. L’évolution du pouvoir à la fois politique et militaire des commandants est liée à leur étendue territoriale et leur capacité à la contrôler, notamment pour ce qui est des points de passages transfrontalier. L’économie de la drogue et des armes, liée à la contrebande, devient donc une source majeure de compétition entre les commandants qui se traduit par de multiples violences opposants les villages et une situation d’insécurité sur les voies de communications.

La guerre contre les Soviétiques voit l’émergence d’une guérilla insurrectionnelle contre le régime communiste, traversée par des violences armées entre communautés, ethnies ou tribus. Au sein de cette guérilla, les moudjahiddines eux-mêmes se divisent en diverses factions à la tête desquelles les commandants en charge de groupes armés deviennent les nouvelles figures du pouvoir à l’échelle locale. Ainsi, les commandants de différents partis se répartissent le pays, ceux du Jamyat-e Islami dominent le Nord, ceux du Hezb-e Islami et du Jamyat-e Islami se partagent respectivement l’Est et l’Ouest. Au Sud-Est, le parti de Mawlawi Jalaludin Haqani s’impose à l’instar des réseaux talibans19dans le Sud. Toutefois, ce morcèlement politico-militaire du pouvoir entre commandants s’accompagne de l’apparition de territoires politiques émergents en tant que capitales économiques au niveau des points de passage transfrontaliers dans lesquels certains commandants réussissent l’édification d’une hégémonie sur ces territoires20. On assiste donc ici à une logique de confiscation du territoire, une soustraction au contrôle de l’Etat, propre à une zone grise. A titre d’exemple, la route reliant Kandahar à Hérat est tenue à elle seule par une myriade de commandants entre 1992 et 1995 créant ainsi une fragmentation politique source endémique de nombreux actes de violence. Cette violence est elle-même alimentée par des antagonismes entre les différents segments de la population pour des enjeux économiques. Les Pachtounes des provinces du Laghman ou de la Kapissa dans les régions de l’Est, pour l’essentiel des anciens nomades, entrent en confrontation avec les Tadjiks sédentaires indigènes. Dans la province du Wardak ou de l’Orouzgan ce sont les agriculteurs Hazaras chiites qui s’opposent dans des conflits armés locaux au Pachtounes Ahmadzai qui pratiquent un semi-nomadisme saisonnier21. Ainsi, à partir d’enjeux économiques, émergent des conflits sociaux ethniques ou tribaux. La conséquence en est que dans les années quatre-vingt-dix cette concurrence a transformé l’ethnicité en ressource identitaire servant de base à la mobilisation des populations avec dans le même temps un accroissement des phénomènes de violence alimenté par une nouvelle économie marchande qui favorise la violence armée.

Une dimension identitaire : les Talibans, une culture politique et sociale

« Si l’étendard des « étudiants en théologie » est bien l’application rigoriste de la charia, c’est un sentiment identitaire puissant qui leur sert de porte-drapeau »22. Les guerres identitaires voient l’opposition de groupes « auxquels on appartient de naissance et dont il est impossible ou très difficile de changer 23». Celles-ci se traduisent par une séparation marquée des différents groupes répartis dans la société de sorte qu’une polarisation autour d’un conflit existant peut apparaître.

Lorsqu’en 1992 les moudjahiddines ont pris le contrôle de Kaboul, les antagonismes ethniques ont explosé dans une période de guerre civile24. C’est dans cette situation où la violence se généralise, qu’en 1994 le mollah Omar, enseignant dans une madrasa du Sud et ancien commandant25, regroupe autour de lui des étudiants et des commandants de la résistance anti-soviétique, prend le contrôle militaire et politique de la région de Kandahar et s’impose sur les groupes armés de Kaboul. Ainsi créé, le mouvement taliban est compte tenu de sa base sociale et de sa structure de commandement l’héritier du mouvement de Mawlawi26. La base sociale des Talibans est constituée de commandants pachtounes du Sud et du Sud-Est venant des segments les plus pauvres de la société. Ces commandants pour la plupart formés dans les madrasas des camps de réfugiés du Pakistan et des provinces centrales ont sous leurs ordres de jeunes afghans qui n’ont pas connu la lutte contre les Soviétiques. Ces jeunes sont imprégnés d’une culture djihadie alors dominante et propagée par les madrasas27financées par des pays du Golfe, qui diffusent une version puritaine de l’islam dans laquelle l’accomplissement du djihad occupe une place centrale. Ainsi, le mouvement taliban est également apparu en 1994 comme une réponse à un besoin de reformuler le lien social sur une application stricte de la charia soutenue par le clergé rural mais en opposition avec la vision portée par les grandes familles religieuses. La prise de pouvoir des Talibans témoigne de l’apparition dans le paysage politique afghan de membres du clergé issus des segments les plus touchés par un déracinement social. La guerre a écarté temporairement les oulémas, les éduqués et les notables créant un vide comblé par ces religieux ruraux.

Pour autant, les Talibans ne constitue pas un « bloc monolithique mais un enchevêtrement de groupes différenciés »28. Les Talibans sont presque tous pachtounes mais leur histoire est à l’image de l’Afghanistan, marquée par des insurrections quasi permanentes. Cela s’explique notamment par la fracture de l’espace vital de ce peuple coincé entre les grands empires médiévaux en expansion relayés par les empires coloniaux29. L’affrontement entre les deux blocs de la guerre froide puis l’intervention américaine après les attentats du 11 septembre 2001 sont venus rajouter une dimension supplémentaire au conflit. Si les Pachtounes ont réussi à créer l’Afghanistan en 1747, les conflits qui ont suivi ont laissé une fracture, notamment la « Ligne Mortimer Durand » tracée en 1893 qui a fait passer le tiers de la population pachtoune du côté de l’Inde britannique. Aujourd’hui l’affaire de cette frontière n’est d’ailleurs toujours pas réglée entre l’Afghanistan et le Pakistan30. L’autre fracture qui traverse l’ethnie pachtoune est leur subdivision tribale entre la tribu des Douranis qui a toujours dirigé l’Afghanistan31et celle des Ghilzaïs qui a toujours été dans l’opposition islamiste ou communiste. Avec la prise de pouvoir communiste en 1978 et le présidence de Taraki un Ghilzaï arrive au pouvoir. Après la chute du régime communiste en 1992, beaucoup d’anciens fonctionnaires communistes, ghilzaï rejoignent les Talibans. Le ralliement aux Talibans est alors, explique Georges Lefeuvre, bien plus ethnique pachtoune et tribal ghilzaï qu’idéologique, pour s’opposer un à régime dominé à partir de 1992 par les Tadjiks32. Enfin, les zones de peuplement ghilzaï dépasse largement la frontière afghane, les Waziris pakistanais étant surtout ghilzaï, comme dans les districts du Nord-Baloutchistan. Par conséquent, au-delà des soutiens politiques pakistanais à l’insurrection, les bases arrières des Talibans au Pakistan s’explique par une continuité ethnique et tribale de part à d’autre de la frontière et d’une absence de différence entre talibans afghans et talibans pakistanais lors de l’apparition du mouvement. Les commandants talibans du mollah Omar ont pour la plupart grandi et été élevés au Pakistan dans des madrasas financées par l’Arabie saoudite, les Etats-Unis et des Etats européens lors du djihad contre les Soviétiques. C’est seulement ensuite que les Talibans ont été instrumentalisés par certains Etats et par Al-Qaïda. Pour résumer, le mouvement taliban traduit ainsi dans sa dimension sociale et politique les changements provoqués par la guerre mais également reflète les antagonismes dus aux appartenances identitaires.

Des modes d’action violents : de l’affrontement entre factions à la guérilla insurrectionnelle djihadiste

Derriennic propose en outre une distinction fondée sur les « types d’actions violentes perpétrées »33. Ainsi, la guerre civile peut se dérouler sous la forme d’une guerre conventionnelle ou de celle d’une guerre de milice, résulter d’une stratégie de guérilla et inclure une stratégie terroriste. Raymond Aron conçoit cette dernière comme une action violente dont les répercussions psychologiques dépassent largement les effets physiques et matériels. Toutefois, certains actes commis dans une guerre civile peuvent avoir une dimension psychologique forte mais non voulue comme telle, il est donc nécessaire de l’étudier dans un contexte donné, ici l’Afghanistan. Derriennic considère comme« terroriste toute action violente qui tente de vaincre un ennemi, non en visant ses moyens d’action pour les neutraliser ou les détruire, mais en tentant de produire un effet de terreur qui agit directement sur sa volonté de poursuivre la lutte » 34.

Lorsqu’en octobre 2001 est lancée l’opération « Liberté immuable » dans le cadre de la « Guerre globale contre le terrorisme » Kaboul et Kandahar tombent. A la suite des accords de Bonn prévoyant une nouvelle Constitution et l’organisation d’élections parlementaires dans le but de reconstruire l’Etat, les dirigeants des différents partis politiques appartenant à la résistance armée contre les Soviétique intègrent le nouveau régime politique. Ils deviennent membres des cabinets ou députés après les scrutins de 2005 et 2010. La nomination d’anciens commandants locaux dans les institutions clés du gouvernement, notamment le ministère de l’Intérieur35, assure à leurs groupes armés d’appartenance un vrai contrôle territorial. Cela fait naître de nouvelles logiques concurrentielles et relance les antagonismes entre les différentes factions armées sur l’ensemble du pays. Ainsi l’insurrection contre l’Etat va réapparaître dans un nouveau cycle de violence armée.

En 2003, le mollah Omar va lancer un appel au djihad armé contre les troupes de l’OTAN et le nouveau régime de Kaboul à l’origine de nombreux attentats. Le ralliement de deux partis islamistes du Sud-Est inaugure une nouvelle période de violence qui s’inscrivent dans le prolongement des dynamiques apparue lors de la guerre contre les Soviétiques. Celles-ci se traduisent par un retour à la guérilla insurrectionnelle contre l’Etat et les forces armées étrangères à l’échelle du pays et par des affrontements armés entre groupes à l’échelle locale. L’on assiste donc à une nouvelle phase de guerre civile à partir de 2003 marquée par une expansion territoriale de l’insurrection. De 2003 à 2005, celle-ci prend surtout la forme d’une infiltration des villages afghans depuis le Pakistan, avant de connaître une expansion territoriale de 2005 à 2007 grâce à une mobilisation importante de combattants dans le Sud et le Sud-Est du pays malgré les opérations de contre-insurrection menées par les forces de l’OTAN et de la FIAS. Enfin, à partir de 2007, les insurgés ont réussi à s’implanter localement dans le Nord et l’Ouest.

Mais l’expansion territoriale de l’insurrection s’appuie également sur des ressorts identitaires. La mobilisation insurrectionnelle ne pourrait émerger dans une telle proportion sans un usage de la rhétorique djihadie, tant il existe des rivalités entre ethnies, commandants ou tribus.. L’usage de la rhétorique djihadie est par conséquent essentielle à l’expansion territoriale de l’insurrection et à la mobilisation en diffusant des valeurs défendue par les moudjahiddines lors de leur lutte contre les Soviétique. « Le combat contre l’injustice des autorités, le déshonneur provoqué par l’occupation étrangère et les exactions commises par les forces de l’OTAN et les forces armées afghanes »36constituent les principaux thèmes de la rhétorique et permettent de relancer auprès de la population un récit et imaginaire djhadi dont le but est de créer un sentiment d’appartenance identitaire parmi les insurgés. La référence au djihad armé permet aussi de donner à la cause défendue un ancrage historique qui dépasse les antagonismes multiples déjà mentionnés et la fragmentation territoriale du pays.

De plus, l’appel au djihad armé résonne d’autant plus facilement dans la société afghane que son utilisation s’est mêlée pendant une trentaine d’années et des phénomènes de violence armée dans des guerres communautaires, ethniques ou tribales. La nouvelle phase de violence inaugurée par l’apple au djihad s’inscrit donc dans une dynamique plus profonde à la société afghane de violence collective elle-même ancrée comme on l’a vu dans des phénomènes de changement socio-économiques. L’émergence du mouvement taliban dans les années quatre-vingt-dix et l’expansion de l’insurrection à partir de 2003 illustrent en fait, en grande partie du moins, ces changements. Récemment, l’apparition de Daesh en Afghanistan, a rajouté une dimension supplémentaire à la violence et multiplié le nombre d’attentats dont le dernier date du 21 mars 2018 à Kaboul. Cela est aussi accentué par une violence particulière de Daesh à l’égard des religieux locaux, assassinés dans plusieurs villages de l’Est de l’Afghanistan, ce que n’ont pas fait les Talibans et d’une compétition avec ces derniers37. A l’instar des Talibans, et contrairement à Al Qaïda, le développement de l’Etat islamique s’est appuyé surtout sur la jeunesse, celle-ci se détachant de plus en plus de la coutume traditionnelle et du code d’honneur pachtoune. Ce phénomène semble entrer dans le troisième principe de la zone grise selon lequel il y a rupture intégrationniste de l’Etat, une volonté de s’extraire du corps social qui se traduit par une forme aggravée de délinquance, voire de djihadisme. Ceci réunit également à la fois la dimension identitaire et celle de conflit entre factions armées, propres à la guerre civile.

Des facteurs exogènes source d’aggravation et de perpétuation de la guerre civile

Même si comme on l’a vu plus haut la guerre civile afghane résulte en grande partie de facteurs endogènes, elle est toute de même en partie liée à des phénomènes extérieurs qui l’aggrave et la font perdurer de façon plus ou plus volontaire. Les éléments suivants étayent la dernière partie de la définitions de Mark Gersovitz et Norma Kriger : « Des acteurs externes peuvent être amenés à participer à une guerre civile, mais la violence se produit dans les limites du pays, et implique majoritairement des acteurs internes ».D’abord, les phénomènes d’insurrection, en particulier des Talibans ont bénéficié et bénéficie encore de soutiens étrangers, notamment logistiques et financiers. Au delà de l’aide occidentale apportée aux moudjahiddines contre les Soviétiques, le Pakistan, de part la continuité ethnique de sa population au niveau de sa frontière afghane, abrite les bases arrières des Talibans. Il a notamment accueillis nombre de réfugiés afghans et les madrasas dans lesquelles la plupart ont été éduqués. L’apparition des Talibans sur la scène afghane et sa nature « quasi filiale »38entre les « étudiants en religion » et les mentors pakistanais est connue. La naissance de ce mouvement répondait aussi aux souhaits de « la toute-puissante armée de terre pakistanaise, à ses intrigants services de renseignement (ISI) et à quelques responsables politiques désireux d’installer des « proxies » dociles à Kaboul, en lieu et place des commandants moudjahiddines rivaux »39. Ainsi, le Pakistan tire profit de l’insurrection talibane et a fortiori de leur prise de pouvoir, en ce que cela accroît sa profondeur stratégique dans la mesure où il exerce sinon un contrôle, une influence sur le mouvement taliban depuis son territoire, jusque dans celui de l’Etat voisin.

En outre, les Talibans ont bénéficié un temps du soutien de l’Arabie saoudite40créditée d’un soutien financier compensant l’insuffisance des revenus du commerce de l’opium et d’un soutien spirituel, avec le mouvement. Mais depuis 1998 cette connivence a très largement diminué en raison de la détérioration des rapports mutuels suite au refus du mollah Omar de remettre Oussama Ben Laden au royaume saoudien puis au soutien saoudien à l’engagement américain contre le régime taliban et enfin à son engagement à financer la reconstruction de l’Etat afghan à partir de 2002.

Sur le plan économique abordé plus haut, il faut noter l’impact de l’aide internationale et de la levée des sanctions de l’ONU sur l’Afghanistan. Contrairement à ses objectifs de développement de la situation économique et sociale du pays, l’aide international qui existe depuis les années cinquante en Afghanistan, est devenue une nouvelle ressources à l’origine d’affrontements. En effet, les mécanismes de concurrence entre les ONG et les pays donateurs voulant voir leurs projets privilégiés ont participé à l’accaparement des ressources financières et des équipements internationaux par les leaders locaux et à l’émergence de logiques clientélistes. Aussi, les interlocuteurs des ONG sur place ont souvent du tisser des liens de confiance avec les chefs tribaux au détriment d’autres, suscitant de fait des concurrences nouvelles. L’aide humanitaire est ainsi devenue un élément de notoriété d’un commandant et une source de son prestige41. Cela a aussi mis l’Etat afghan à l’écart de la société en le rendant inutile dans sa fonction d’administration du territoire et de redistribution des richesses. L’aide extérieure en Afghanistan serait donc selon Gilles Dorronsoro un facteur important de déstabilisation de la société. Enfin, comme cela a été mentionné plus haut, les ressources financières42tirés des nombreux trafics, en particulier celui de l’opium, proviennent échanges avec les pays frontaliers.

Sur le plan de la distinction militaire-civil, le rôle de l’extérieur a également joué. Au début de la guerre civile, il n’y avait pas de distinction entre civil et combattant, la séparation est apparue avec la professionnalisation des combattants, les moudjahiddines, résultant de la confrontation à une armée moderne dont les mouvements rendaient désuets les techniques de guérilla tribale classique. Aussi, cette distinction s’est renforcée avec l’aide extérieure qui participe à la spécialisation des combattants qui se regroupent entre eux, en dehors de la population et qui doivent se former aux maniement des équipements fournis par l’extérieur. A titre d’exemple, sous les ordres de Massoud, les moudjahiddines deviennent rapidement des combattants à plein temps, organisés sur le modèle d’une armée régulière se qui participe aussi à brouiller la distinction entre guerre civile et guerre interétatique. De plus, le retrait soviétique, qui était facteur d’union, aggrave les affrontements entre des commandants désormais plus indépendants de leurs partis. Enfin, il faut compter de plus en plus avec la venue sur le territoire afghan de milliers de combattants étrangers, en particulier depuis l’apparition de l’Etat islamique en 201543. La conséquence des ces violences dépasse dès lors les frontières de l’Afghanistan. Les Afghans représentent la deuxième population de réfugiés au monde, avec 2,5 millions d’individus dispersés dans les pays voisins, d’après le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés et 370 000 au Pakistan. On a donc sur le plan extérieur à l’Afghanistan une défaillance du système international, cause majeur de l’apparition de zones grises pour Gaidz Minassian.

Conclusion

Ce que l’on constate en prenant du recul c’est que la société afghane est particulièrement divisée autour de logiques d’appartenance communautaires/partisanes, ethniques ou tribales qui s’entremêlent en fonction des rapports de force entre groupes armés. Le régime communiste a un temps dépassé ces oppositions, tout comme la lutte contre les Soviétiques, puis l’émergence et la prise de pouvoir des Talibans et enfin l’appel au djihad contre les forces étrangères et du pouvoir central mais dès que la cause de mobilisation disparaît les antagonismes profonds réapparaissent. Ces derniers peuvent évoluer au gré des recompositions partisanes ou des ressources convoitées mais les affrontements armés demeurent. Il semble que la société afghane, par sa fragmentation territoriale et politique ne puisse fonctionner qu’en acceptant ces affrontements parfois armés. L’on voit difficilement comment un Etat pourrait s’imposer comme seul détenteur de la force au-delà d’une domination régionale autour de Kaboul. Les tentatives d’instauration d’un Etat de droit ont systématiquement vu naître de nouvelles logiques concurrentielles ou insurrectionnelles. Les facteurs d’instabilité en Afghanistan sont si nombreux et si liés à la nature de la société afghane qu’une paix étendue à l’ensemble du pays semble aujourd’hui utopique.

Les trois sous-types de conflits développés par Derriennic se retrouvent en Afghanistan de même que les trois principes constitutifs d’une zone grise. L’on peut donc tenter de résumer la situation de violence en Afghanistan en disant que le pays est marqué par une forme de guerre civile constante de faible intensité qui s’exprime par des affrontements entre différents groupes armés, par une guerre civile de plus forte intensité lors de phases d’appel au djihad et d’insurrection et par une quasi disparition de la guerre civile dans le cas d’une forte mobilisation dépassant les divers antagonismes, contre une ou des puissances étrangères occupantes. L’originalité du cas afghan passe aussi par le fait que contrairement à d’autres situations que l’on peut nommer de guerre civile comme en Libye ou en Syrie, celle-ci n’est pas la conséquence d’une seule réaction armée contre l’Etat ou le résultat d’une faillite de ce dernier. A l’inverse, en Afghanistan il apparaît davantage que l’émergence d’un Etat est obérée par le climat de guerre civile perpétuel dû aux affrontements armés entre différents groupes et qui caractérise la société afghane. Pour le système international l’Afghanistan serait une sorte de zone grise à l’échelle du pays, elle-même constituée d’une multitude de zones grises à l’échelle régionale et locale. En cela ce pays diffère des exemples d’Etat qui connaissent sur une partie limitée de leur territoire de telles zones et traduit l’inadaptation du système international face à ce type de situation.

Arnaud Saint-Jean

M2 Relations internationales, Trésorier de l’association

1Marjane Kamal, « Le mouvement taliban afghan : identité politique et sociale d’un héritier de la guerre contre les Soviétiques », Diplomatie, n°69 juillet-août 2014.

2Afghanistan Index Also including selected data on Pakistan, Ian S. Livingston and Michael O’Hanlon May 25, 2017

3Launay Stephen, « Quelques formes et raisons de la guerre », Raisons politiques, 2004/1 (no 13), p. 9-36. DOI : 10.3917/rai.013.0009. URL : https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2004-1-page-9.htm

4Roger Caillois, « Le vertige de la guerre » (1951), dans Bellone ou la pente de la guerre(1962), Fata Morgana, 1994, p. 139.

5Jean-Pierre Derriennic, Op. Cit. p.13-21

6Ibid. p.13.

7Ibid. p.13.

8Stanley Hoffmann, World Disorders. Troubled Peace in the Post-Cold War Era, Lanham, Rowman & Littlefield, 1998, p. 9 ; Bertrand Badie, Marie-Claude Smouts, Le retournement du monde. Sociologie de la scène internationale, Paris, Presses de Sciences Po-Dalloz, 3e éd., 1999.

9Gersovitz, Mark and Kriger, Norma, What is a Civil War? A Critical Review of its Definition and (Econometric) Consequences(April 1, 2013). World Bank Policy Research Working Paper No. 6397.

10Grandes villes et principaux axes routiers.

11Reconnaissance d’un statut juridique pour les femmes (héritage reconnu, l’interdiction du lévirat ou des échanges de femmes pour mettre fin aux vendettas), l’interdiction de pratiques socialement acceptées (combats d’animaux, jeux divers, vendetta) représentaient des ruptures sérieuses par rapport au pachtounwali.

12Jean-Pierre Derriennic, Op. Cit.

13Pierre Centlivres, « Identité et image de l’autre dans l’anthropologie populaire », in Et si l’on parlait de l’Afghanistan, Editions de la MSH, 1988, p. 43.

14Gilles Dorronsoro, « Après les Taleban : fragmentation politique, hiérarchie communautaire et classes sociales en Afghanistan », Cultures & Conflits[Online], 44 | hiver 2001

15Marjane Kamal, Op. Cit. p.

16Dir, Bunir, Mohmand et Kayber

17Dans les provinces du Badakhshan, du Helmand et du Nangarar

18Marjane Kamal, Op. Cit. p.

19Jabha-ye Tolabâ) liés au Harakat-e Enqelab-e Islami

20Le poste-frontière de Spin Boldak, au Sud, dans la région de Kandahar, représente le point de connexion assurant la liaison des échanges internationaux entre les pays du Golfe et l’Asie centrale via le port fluvial de Termez, sur les rives de l’Amou Darya en Ouzbékistan

21Marjane Kamal, Op. Cit. p.

22Georges Lefeuvre, « Talibans et Al-Qaïda : complexité des alliances, ancrages historiques, populaires et idéologiques »,Diplomatie, n°69 juillet-août 2014, p. 51.

23Jean-Pierre Derriennic, Op. Cit. p. 71.

24Marjane Kamal, Op. Cit. p.

25Du Harakat-e Enqelab-e Islami

26Harakat-e Enqelab-e Islami de Mawlawi M. N. Mohammadi

27Les madrasas déobandie, liées à la madrasa fondée en 1867 à Deoband, en Inde, et promeut un islam épuré des influences hindoues et les respect strict de l’orthodoxie

28Georges Lefeuvre, Op. Cit. p. 51.

29Russie et Royaume-Uni au 19ème siècle.

30Georges Lefeuvre, Op. Cit. p. 50

31De la fondation de l’Etat par Ahmed Shah en 1747 à la fin de la dynastie royale en 1973 et la première république de Daoud

32Notamment le président Rabbani et le commandant Massoud, ministre de la Défense.

33Jean-Pierre Derriennic, Op. Cit. p.

34Jean-Pierre Derriennic, Op. Cit. p. 173

35Gouverneurs et chefs de police

36Marjane Kamal, Op. Cit. p.

37Dawood Azami, « Analysis: The Taliban’s resurgence in Afghanistan », Al Jazeera, 27 décembre 2015.

38Olivier Guillard, « La « diplomatie » des talibans », Diplomatie, n°69 juillet-août 2014, p. 56.

39Ibid. p.56.

40Une des seules nations à avoir reconnu le gouvernement taliban.

41Gilles Dorronsoro, « Les enjeux de l’aide en Afghanistan », Cultures & Conflits [Online], 11, automne 1993

42La production de drogue est dès lors estimée à 60% du PIB afghan, Follorou Jacques, « La culture du pavot bat des records en Afghanistan », Le Monde, 19 avril 2013.

43Dawood Azami, Op. Cit.

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