« Macédoine du Nord » : quels effets pour l’accord gréco-macédonien ?

Les chefs de gouvernement grec et macédonien Alexis Tsipras et Zoran Zaev, ainsi que les ministres des affaires étrangères, Nikos Kotzias et Nikola Dimitrov. Photo: Tanjug / AP Photo / Yorgos Karahalis

Les chefs de gouvernement grec et macédonien Alexis Tsipras et Zoran Zaev, ainsi que les ministres des affaires étrangères, Nikos Kotzias et Nikola Dimitrov. Photo: Tanjug / AP Photo / Yorgos Karahalis[/caption]

Un changement historique. Les dirigeants grecs et macédoniens (du nord?) qualifient en ce terme l’accord conclu le 17 juin dernier après des décennies de dissensions sur fond de tensions aux racines historiques et culturelles. Les ministres des Affaires étrangères des deux pays ont signé ce texte modifiant le nom de l’ancienne république yougoslave pour celui de « République de Macédoine du Nord ». Cet ajout au premier abord minime constitue pourtant une rupture dans l’histoire des relations gréco-macédoniennes contemporaines, le débat autour du nom de la Macédoine étant à l’origine d’un litige quant à la reconnaissance de la république macédonienne par son voisin mais aussi par l’ensemble de la communauté internationale des États.

  • « La Macédoine » : une dénomination non-reconnue par l’ensemble de la communauté internationale

Connu en France sous le nom d’ancienne république yougoslave de Macédoine (Поранешна Југословенска Република Македонија), cet État d’Europe du Sud frontalier de la Grèce est l’un des nombreux pays issus du démembrement de l’ex-Yougoslavie. Dès lors, son nom a été l’objet d’une querelle avec son voisin grec sur le fond si glissant des logiques identitaires et nationaliste. Pourtant, avant 1991, la République de Macédoine revendiquait déjà cet héritage dans le cadre de la Fédération de Yougoslavie. La Grèce n’en est alors point offensée puisque celle-ci n’était pas indépendante et ne représentait donc pas un État à part entière. L’indépendance a remis en cause cet équilibre précaire entre Athènes et Skopje puisque celle-ci mettait potentiellement en cause le statut de la région de même dénomination sur le territoire grec (et de sa minorité slave) tout en permettant symboliquement l’appropriation d’un héritage gréco-macédonien qu’elle ne souhaite pas partager avec son voisin slave.

La querelle sur le nom de la Macédoine en 2018

La majorité des États sur la scène internationale ont alors fait le choix d’accepter la nouvelle dénomination macédonienne (en vert ci-dessous) mais les principales organisations internationales ainsi que de nombreux États ont fait le choix d’utiliser l’appellation d' »Ancienne République yougoslave de Macédoine », principalement en Europe de l’Ouest. En outre, un certain nombre de pays ont une position peu claire quant à cette dénomination alors que d’autres n’ont encore reconnu aucune des deux dénominations.

De plus, hormis cet enjeu sur la dénomination de la Macédoine, cette querelle a eu des conséquences diverses, à l’importance variable. Au-delà des conséquences sur le plan bilatéral, l’État macédonien s’est vu refuser ses demandes d’adhésion à l’OTAN et l’UE du fait de l’opposition systématique de la Grèce (son acceptation pouvant valoir acceptation de cette dénomination par Athènes en tant qu’État membre de ces deux organisations internationales). Ainsi, la Macédoine est donc dans une position singulière depuis son indépendance en 1991 et cette querelle constitue un obstacle important à une plus grande intégration sur la scène internationale ainsi que dans les arcanes du multilatéralisme.

  • Un conflit historique ou l’immuabilité de l’Histoire sur les relations internationales

Souvent négligée, l’étude de l’Histoire est pourtant fondamentale afin de comprendre les relations internationales contemporaines. Véritable matrice indépassable, l’Histoire est au cœur de cette querelle bilatérale entre la Grèce et la Macédoine sur fond de rivalité historique et culturelle. Pour la comprendre, il faut remonter à l’Antiquité et plus précisément au Ive siècle lors des règnes fondateurs de Philippe II et son fils Alexandre le Grand, rois de Macédoine. Ce conflit autour de l’héritage gréco-macédonien incarné par la dynastie des Argéades s’explique par la géographie de ce royaume. En effet, la Macédoine s’étendait alors du nord de la Grèce (dont Pella, lieu de naissance d’Alexandre) jusqu’aux confins de l’actuelle Ancienne République yougoslave de Macédoine.

Dès cette époque, l’appartenance de la Macédoine et de cette dynastie au monde grec était sujette à controverse. Des figures hellénistiques telles que Démosthène (en tant qu’adversaires politiques à la domination macédonienne sur l’ensemble de la Grèce) les considéraient comme des non-grecs ou barbares. Il est pourtant indéniable que ce royaume périphérique était de culture grecque, le symbole le plus évident étant le précepteur d’Alexandre le Grand qui n’était autre qu’Aristote. Le règne et les conquêtes d’Alexandre ont permis le rayonnement de la culture hellénistique jusqu’en Inde.

En parallèle à cet élément, il faut prendre en compte la volonté d’affirmation culturelle de la jeune république macédonienne potentiellement en proie à des divisions communautaires à l’image de l’ensemble des États balkaniques. L’héritage antique macédonien, fondé sur un espace géographique donné et un passé presque mythologique, permet de dépasser les clivages de cet État multiculturel et d’élaborer une construction identitaire nationale du peuple macédonien. Cette référence  a été notamment incarnée par les nombreuses références architecturales entreprises par le pouvoir en sa capitale de Skopje. De plus, le terme est l’objet d’une querelle entre les nationalistes grecs et slaves depuis le XIXe siècle et les premières guerres d’indépendance des peuples européennes sous domination ottomane.

Il est donc intéressant de voir ici que la toponymie fait figure d’emblème nécessaire à la construction d’identitaire des États modernes grec et macédonien. Cette querelle entretenue par les acteurs politiques des deux pays renforce par conséquent l’aspect exceptionnel de cet accord portant changement de nom de la République de Macédoine.

  • « La Macédoine du Nord » : un compromis satisfaisant ?

L’accord est le fruit de négociations sous l’égide de l’ONU qui se sont vivement accélérées au cours des premiers mois de l’année 2018. Il est à souligner à cet égard les concessions faites par le gouvernement macédonien depuis l’arrivée du premier ministre Zoran Zaev, celles-ci ayant permis à la Grèce de faire évoluer sa position (les États-Unis ont aussi incité le gouvernement grec à revoir sa position afin d’inclure la Macédoine dans l’axe euro-atlantique). Par la suite, de nombreuses négociations eurent lieu au Printemps 2018 et permirent à un compromis d’émerger sur la dénomination de Macédoine du Nord alors que le nom de Macédoine d’Illinden était pressenti. Trois principales perspectives ressortent de cet accord.

Vers l’intégration complète de la Macédoine dans le multilatéralisme. Le principal effet de cet accord réside en ce qu’il permet l’intégration complète de la Macédoine dans les rouages du multilatéralisme. Jusque-alors privée d’intégration à l’OTAN et à l’UE, l’absence d’opposition de la Grèce (en cas de ratification complète de l’accord) permettra à moyen terme à Skopje de devenir membre à part entière de ces organisations internationales. Il permet en outre la reconnaissance par l’ONU d’une identité ethnique et culturelle macédonienne singulière, reconnaissance qui devrait permettre une meilleure acceptation de cet accord par le peuple macédonien. Néanmoins, cet accord déplaît fortement à l’axe nationaliste autant en Grèce qu’en Macédoine…

Une normalisation des relations entre la Grèce et la Macédoine et un message pour les Balkans. Ce compromis âprement négocié permet également la fin d’une querelle empêchant des relations de confiance entre les deux voisins européens. Au-delà de permettre un approfondissement de leurs relations politiques, économiques et culturelles, des relations apaisés entre Athènes et Skopje contribueront à la stabilité des Balkans, région fragile depuis l’éclatement de la Yougoslavie, l’axe gréco-macédonien étant jusque-alors un foyer important de tensions.

Manifestation à Pella en Grèce pour l’usage unique du nom de « Macédoine ».                    © Sakis Mitrolidis, AFP

Un accord dépendant du résultat du référendum d’octobre en Macédoine et du poids des nationalismes nationaux. Pourtant, le principal obstacle à la pérennité de ce compromis se situe sur le plan intérieur. La résolution d’une querelle ancienne portant sur un domaine aussi central que l’identité ne pouvait être l’objet d’un consensus national, cela a donc amené les chefs de gouvernement Alexis Tsipras et Zoran Zaev à forcer le cours de l’histoire. En plus des dissensions existantes entre les acteurs politiques autant en Macédoine qu’en Grèce, leur situation interne difficile couplée à une majorité parlementaire fragile ne favorisent pas une acceptation en douceur de l’accord. Enfin, le dernier point, et non des moindres, est la ratification complète de l’accord par la Macédoine et l’acception de celle-ci par le parlement grec. Le poids du nationalisme sera sans nul doute un facteur à prendre compte.

L’accord peut donc être perçu comme un compromis satisfaisant au regard des nombreux avantages en découlant pour les États. Néanmoins, cet accord s’avère fragile et dépend du processus démocratique à l’œuvre dans les deux pays. Il s’agit donc d’une première étape dans ce processus de normalisation bilatérale entre la Grèce et la Macédoine, pour l’heure en attente du souhait des peuples, démontrant que la question identitaire est loin d’être une problématique à négliger pour les dirigeants politiques encore au XXIe siècle. Une simple appellation telle que « Macédoine du Nord » pourrait néanmoins inaugurer une nouvelle ère sous le sigle de l’amitié et de la coopération entre deux États si longtemps antagonistes.

Alexandre Vincent

Président de l’association

 

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