Le référendum sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie : enjeux et enseignements

Le 4 novembre 2018, 175 000 électeurs de Nouvelle-Calédonie devaient se prononcer sur la question suivante : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? ». C’est le « Non » qui l’a emporté avec 56,4% des voix.

UN LONG PROCESSUS POLITIQUE

Le 26 juin 1988, Jacques Lafleur (caldoche loyaliste) et Jean-Marie Tjibaou (indépendantiste kanak) signent les Accords de Matignon.

Imaginée par l’accord de Nouméa de 1998, la consultation du 4 novembre 2018 sur l’accession de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté est l’une des étapes d’un long processus politique né il y a plus de 30 ans. Dénommés pudiquement « les événements » en Nouvelle-Calédonie, les violents affrontements entre 1984 et 1988 opposant indépendantistes kanaks et loyalistes caldoches avaient mené l’archipel au comble de ses déchirements. Les accords de Matignon (1988) et de Nouméa (1998) étaient alors venus mettre un terme aux affrontements en octroyant une plus grande autonomie à la Nouvelle-Calédonie, en prévoyant la tenue d’un référendum sur son indépendance et en rééquilibrant le poids territorial économique, et culturel des différentes communautés.

Laboratoire institutionnel et juridique inédit au sein de la République française [1], la Nouvelle-Calédonie dispose de la majorité des compétences non-régaliennes, d’une citoyenneté et d’institutions propres [2] (à laquelle est conditionné le droit de vote aux élections). Elle bénéficie en plus de compétences à l’international lui permettant d’avoir des représentations permanentes officielles auprès d’Etats océaniens (Nouvelle-Zélande, Australie) ou d’organisations internationales (le Forum des îles du Pacifique, l’UNESCO, l’OMS). L’Etat, représenté sur place par un Haut-Commissariat de la République en Nouvelle-Calédonie, demeure compétent pour la monnaie, la défense, la justice, la police, et l’enseignement supérieur.

LES GRANDS ENJEUX DU SCRUTIN

Prévu depuis 1998, le référendum du 4 novembre 2018 apparaît comme la solution d’une équation posée il y a 20 ans et dont les variables ont changé. L’accord de Nouméa a en effet porté ses fruits. D’une part, un travail des mémoires a été réalisé et a mené à des réflexions sur la légitimité de la participation politique des communautés kanakes et non-kanakes (caldoche, wallisienne, asiatique, etc.) nécessaire à l’émergence d’un « destin commun » [3]. D’autre part, des efforts de rééquilibrage territorial et communautaire ont permis de réduire les disparités sociales, économiques et politiques entre les différentes ethnies et les différentes provinces. Par conséquent, si de profondes inégalités persistent, l’observateur de bonne volonté peut faire le constat d’un apaisement général de l’archipel et d’une montée globale des mixités matrimoniales et résidentielles[4]. L’un des enjeux majeurs du référendum est alors d’apprécier si les fractures intercommunautaires ont été atténuées par le temps et si le vote pour ou contre l’indépendance reste commandé par le facteur ethnique.

S’est ainsi esquissée pendant la campagne une opposition générationnelle entre un vote politique de la jeune « génération des accords » et un vote identitaire des plus âgés. Plus généralement, le camp indépendantiste s’est morcelé en son sein entre un F.L.N.K.S. [5] insistant sur l’apaisement et la recherche d’une solution politique dans le temps long et un Parti travailliste prônant une non-participation massive dans la perspective de ne pas donner de gages à l’« Etat colonial » [6]. De même, les partisans anti-indépendantistes se sont divisés sur la stratégie à adopter, entre une volonté de « purger la question de l’indépendance » par une victoire électorale écrasante d’un côté [7] et la recherche d’un compromis acceptable pour toutes les composantes de la société néo-calédonienne de l’autre [8].

Vue de Paris, la question de l’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie a également interrogé plus largement la place de la France dans le monde. Sans aller jusqu’à affirmer que l’indépendance du caillou aurait provoqué un bouleversement géopolitique régional ou qu’elle aurait ébranlé les bases de la défense française [9], il reste que la présence militaire en Nouvelle-Calédonie participe de la stratégie d’engagement renforcé de la France dans l’espace indo-pacifique. La Revue stratégique de défense et de sécurité nationale de 2017 et l’édition 2018 du rapport « La France et la sécurité en Indo-pacifique » [10] insistent longuement sur l’importance de cet espace au regard de l’escalade stratégique consécutive à la montée en puissance de la Chine. D’ailleurs, le thème de la mainmise de la Chine sur les ressources de l’archipel (et particulièrement sur le nickel, dont 25% des réserves mondiales se trouvent en Nouvelle-Calédonie) en cas d’indépendance a été récurrent pendant la campagne.

Carte issue du rapport « La France et la sécurité en Indo-pacifique » 2018 du Ministère des Armées

LE RÉSULTAT DE LA CONSULTATION ET SES ENSEIGNEMENTS

Si la mobilisation historique (80,63 % de participation) légitime le résultat et sanctionne la volonté majoritaire des calédoniens de maintenir la Nouvelle-Calédonie dans le giron de la France, il n’empêche que la victoire du « non » (56,40% des voix) n’est pas aussi large que celle que les sondages prédisaient (63 à 73% pour le « non ») et que ses partisans espéraient. En réalité, les indépendantistes sortent renforcés de cette consultation électorale, qu’ils considèrent comme une étape supplémentaire vers l’indépendance. Louis Mapou, chef du groupe UNI-FLNKS au Congrès estime ainsi que « les indépendantistes sont encore plus motivés qu’avant pour demander le 2e et le 3e référendum » et envisage de « préparer [dès demain] la mariée pour qu’elle soit encore plus belle en 2020 » [11]. Selon l’Accord de Nouméa de 1998, un deuxième référendum devra en effet être organisé en 2020 puis un troisième en 2022 en cas de défaite du « oui » à l’indépendance en 2020.

Une analyse plus fine des résultats montre que les disparités territoriales et communautaires demeurent prégnantes. Si la Province Sud, économiquement développée et majoritairement caldoche a voté non à 73,71%, la Province Nord et la Province des Îles, moins intégrées et majoritairement peuplées par des populations kanakes se sont prononcées en faveur de l’indépendance, respectivement à 75,83% et 82,18% des suffrages [12]. La géographie électorale, encore plus qu’auparavant du fait de la participation massive, exprime donc avec force la permanence des fractures intercommunautaires et du vote identitaire en Nouvelle-Calédonie.

 

Félix Nouvellon

Etudiant du Master 2 Relations Internationales

 

 

[1] Olivier GOHIN, « L’évolution institutionnelle de la Nouvelle-Calédonie », A.J.D.A., 1999, p. 500

[2] Ce sont, entre autres, le Congrès, le Gouvernement, les Provinces, les communes, le Sénat coutumier et le Conseil économique social et environnemental. Pour en savoir plus sur l’architecture institutionnelle de la Nouvelle-Calédonie : https://gouv.nc/gouvernement-et-institutions/en-un-coup-doeil

[3] Expression employée dans le préambule de l’Accord de Nouméa du 5 mai 1998 : https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000555817

[4] Benoit Trépied et Adrian Muckle, « Les transformations de la question métisse en Nouvelle-Calédonie (1853-2009) », in Christine Demmer et Christine Salomon (dir.), Émancipations kanak, Paris, Ethnies 37-38

[5] Le Front de libération nationale kanak et socialiste, alliance de partis indépendantistes qui est à l’origine du compromis de l’accord de Nouméa.

[6] Un refus notamment exprimé par un communiqué de l’Union syndicale des travailleurs kanaks et des exploités (U.S.T.K.E.), dont le pari travailliste est le bras politique ; http://ustke.org/actualites/actualite-politique/Refus-de-participer-at_1008.html

[7] C’est la position de Sonia Backès (Républicains) et de Pierre Frogier (Rassemblement)

[8] C’est la position du parti de centre-droit « Calédonie ensemble » et de son président Philippe Gomès

[9] Ce fut l’un des excès de zèle du ministre de l’intérieur Charles Pasqua qui avait déclaré « La défense de Bastia commence à Nouméa » lors de sa première visite en Nouvelle-Calédonie en 1986.

[10] Rapport du Ministère des Armées disponible en ligne : https://jp.ambafrance.org/IMG/pdf/la_france_et_la_securite_en_indo-pacifique_-_2018.pdf?24706/08dcacd5d3d62e8cc287dce366906a9c874ec121

[11] https://www.lepoint.fr/politique/la-nouvelle-caledonie-fait-le-choix-de-la-france-04-11-2018-2268426_20.php

[12] Tous les chiffres sont les résultats officiels définitifs donnés par le gouvernement de Nouvelle-Calédonie sur son site internet : http://www.nouvelle-caledonie.gouv.fr/Actualites/Referendum-Retrouvez-ici-les-resultats-definitifs-de-la-consultation-du-4-novembre-2018

 

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