CONFERENCE : La résolution des conflits par l’ONU en Afrique centrale

Le 14 novembre dernier, l’Association des Jeunes internationalistes a eu l’honneur de recevoir M. Anatole Ayissi.

M. Ayissi, Docteur en Relations Internationales, chercheur associé au centre Thucydide, est un diplomate onusien ayant occupé différentes positions au sein de l’Organisation des Nations Unies. Il a notamment travaillé pour l’Institut des Nations Unies pour la recherche sur le désarmement (UNIDIR), le Bureau des Nations Unies pour l’Afrique de l’Ouest (UNOWA) et le Bureau de la prévention des crises et du relèvement du PNUD (BCPR). Il est actuellement Chef de Cabinet pour le Bureau Régional des Nations Unies pour l’Afrique Centrale (UNOCA).

La résolution des conflits en Afrique Centrale invoque deux enjeux : l’​extraversion de la perception des modes de conflits et l’​extension des mandats des Nations Unies qui s’illustrent finalement comme deux grands défis de l’Organisation à l’heure actuelle.

L’Afrique, notamment sous Kofi Annan, doit trouver des solutions aux problèmes africains avec, en appui, les communautés africaines telle que la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC) composée de 11 pays membres ​(Angola, Burundi, Cameroun, République centrafricaine, République du Congo, RDC, Gabon, Guinée équatoriale, Tchad, Sao Tomé-et-Principe et le Rwanda). L’importance de la perception des conflits, notamment lors de situations extrêmements tendues, est indispensable. A la question“que pouvez-vous faire pour résoudre ces problèmes”adaptée à l’exemple camerounais, M. Ayissi affirme que l’ONU​“ne va rien faire” puisque celle-ci est seulement l’​outil de prévention des conflits armés. Créée pour ​“ne pas tomber en enfer” elle soutient tout de même les efforts locaux et régionaux pour la résolution de crises. De fait, si le peuple camerounais veut trouver des solutions, il doit lui même les initier et l’ONU viendra en appui. En Afrique centrale, lors d’un problème la question posée par l’ONU n’est pas ​“qu’allons-nous faire” ​mais que ​“pouvons-nous faire”.​ Les africains ont les armes pour gérer leurs propres conflits ; l’​auto-organisation​, l’​auto-gestion et l​’auto-concertation​. Parallèlement, ils dévoilent leurs faiblesses ; l’attente de la reconnaissance des occidentaux et la surestimation des pouvoirs de l’ONU​. ​En effet, les pays d’Afrique centrale n’ont mis en place aucun mécanisme interne de gestion de crises. Alors, lorsque l’ONU intervient, les pays attendent plus de l’ONU que ce que celle-ci peut réellement faire ​(ex : Opérations de Maintien de la Paix au Congo en 1960 et en Angola 1989).

De plus, L’ONU a un retard sur les préoccupations locales : les rapports proposés sont trop minces notamment au regard des opérations MONUSCO (RDC, 2010) et MINUSCA composée principalement de réformes et de surveillance (République centrafricaine, 2014). En juin dernier, le Chef du bureau des Nations Unies en Centrafrique assurait diverses fonctions dont celles de sous-préfet, de magistrat, de commissaire de police, etc. entraînant l’impossibilité pour l’Organisation de se retirer et pour le pays de s’en sortir. Quant aux Casques Bleus, ils arrivent souvent sur un terrain pour maintenir une paix inexistante. La multiplicité des missions et des rôles des Casques Bleus empêche une action efficace et cohérente et pose le problème de l’extension infinie des mandats onusiens.

Le défi le plus grave des nations actuellement est l’​alternance au pouvoir ​après la ​“transition démocratique”de 1990. On parle désormais de ​zones fossilisées où les chefs des gouvernements sont au pouvoir depuis plusieurs décennies entraînant une occupation inchangée des visages du gouvernement, de l’administration et de la diplomatie ​(ie : Président Dos Santos en Angola avec 38 ans au pouvoir, 42 ans pour l’ancien Président Bongo au Gabon, 39 ans pour le Président Mbasogo en République de Guinée équatoriale ou encore 36 ans pour Paul Biya au Cameroun)​. Cette fossilisation du pouvoir creuse un fossé entre les chefs d’Etat vieillissants et les besoins de la jeunesse africaine. Les élections sont organisées tel qu’il est impossible d’envisager un départ ou un concept d’alternance. Si les jeunes s’expriment dans la rue ils sont considérés comme terroristes et sont arrêtés créant alors un défi de paix​. Aussi, la position démographique entraîne l’incapacité des systèmes en place à répondre aux manifestations et aux émeutes ​(ex : manifestations sénégalaises).

En somme, l’ONU n’est pas une institution qui est chargée de résoudre les problèmes à la place des états membres. Tant qu’une crise n’a pas dégénéré au point d’être considérée par le Conseil de Sécurité comme menace contre la paix, l’ONU est impuissante ​(ex : la situation des élections au Cameroun est considérée comme une affaire interne). De plus, l’ONU ne peut pas s’instaurer comme médiateur sans une volonté de l’état concerné ; le Chef de l’Etat doit accepter la venue et l’entretien avec le représentant de l’ONU ​(ex : M. Lacroix n’a pu voir le président Congolais). ​A priori une dynamique électorale se construit rapidement en Afrique centrale : la jeunesse crée des groupes, pose des questions aux gouvernements et agit en cas de silence. Les réseaux sociaux propagent la mise en place d’actions cependant, si cette force n’est pas canalisée alors on admet un risque de dérapage ​(ex : les Printemps Arabes).​Les chefs d’Etat sont vieillissants et la nouvelle génération porte un message d’espoir démocratique.

– [Serge Sur] ​“Vous avez parlé vrai, vous avez parlé juste”​, les questions posées à l’Afrique centrale sont d’abord africaines. L’ONU trouve sa limite et est à bout de souffle avec les OMP auxquelles on demande de plus en plus. Beaucoup d’OMP deviennent désormais un élément du problème ; elles s’implantent, créent une économie et ne peuvent plus partir. ​De plus, le concept d’alternance fait également référence à la situation sénégalaise préparant de futures élections dans de mauvaises conditions ; il y a donc un processus électoral au Sénégal mais qui demeure fragile. N’y-a-t’il pas alors une vision de l’Afrique de l’Ouest ​“vue mieux qu’elle n’en a l’air” ​?

– [Anatole Ayissi] ​​“Faute de mieux, on se contente de l’à peu près”.​ Lorsque le désespoir envahit l’Afrique centrale, celle-ci regarde vers l’Ouest. Il est souvent trop tôt pour parler de l’après présidence ​(ex : Président Alpha Condé en Guinée), p​ ourtant le Sénégal inquiète l’Afrique centrale puisque son président se projette déjà après l’élection, or le Sénégal était le modèle de développement démocratique pour de nombreux pays africains. A ces difficultés électorales s’ajoute le terrorisme ​(ex : Boko Haram et recrutement des nouveaux membres) q​ ui soulève la question de la coopération du G5 Sahel et de l’opération Barkhane comme solution. En somme, ​“la capacité autonome d’endiguement de cette crise n’existe pas”.

– [Membre de l’audience] ​​établit une comparaison entre la Tunisie et les pays d’Afrique. Les tunisiens en 2011 réclamaient une démocratie pour le droit des jeunes et non plus pour celui des gouverneurs s’attachant à la chaise plus qu’aux demandes du peuple et de ses besoins immédiats. Bien que le colonialisme ne semble pas être la cause de cette tendance, la politique étrangère de la France repose-t’elle aujourd’hui sur un désir d’aider l’Afrique ou de dominer ses richesses ? Il faut savoir ce que la France pense et ce que nous [tunisiens] nous en pensons car ​« on ne nous a pas appris à penser par nous-mêmes et pour nous-mêmes​”. ​“Nous avons les capacités, les richesses et l’humain” ​pour nous en sortir.

– [Anatole Ayissi​​] ​​Un jeune s’immole en Tunisie, tout le monde le sait, un jeune s’immole à Libreville et meurt dans l’anonymat. Kofi Annan demanda lors de son arrivée un rapport sur les causes et conséquences des conflits en Afrique. La conclusion du rapport annonçant que l’ Afrique peut s’en sortir si un nouvel ordre mondial est construit, condition indissociable de la paix durable, le pousse à changer de méthode d’analyse. Il demande alors l’analyse des universitaires ​(ex : jeunes kenyans) q​ ui établiront une conclusion plus proche de la réalité d’où la nécessité de penser par soi-même.

– [Membre de l’audience] ​​évoque son désaccord sur ​“les problèmes de l’Afrique [qui] doivent être réglés par l’Afrique” puisque celle-ci est victime des forces extérieures. Les entreprises et le néocolonialisme empêchent actuellement l’Afrique de se développer convenablement ​(ex : Zone Franc comme indice néocolonial, intervention de Heineken au Rwanda)​. La situation découle du manque de libertés des pays africains.

– [Anatole Ayissi] ​​Les problèmes de l’Afrique ne doivent pas être uniquement gérés par l’ONU, celle-ci doit accompagner l’Afrique ​(ex : Afrique de l’Ouest ou Président nigérien et relation avec le Liberia)​. Annan parle de ​“causes satellitaires”.​ D​ e même, l’Afrique ne peut pas s’en sortir par elle-même mais elle peut s’en sortir en pensant par elle-même ​(ex : sollicitation de la Fondation Kofi Annan par les leaders de l’opposition congolaise)​. Les questions de sécurité sont également centrales ; les rencontres ont lieu en dehors de l’Afrique et des déclarations d’acceptation des principes démocratiques sont signées puis réfutées.

– [Membres de l’audience] Pourquoi la capacité militaire n’a pas été utilisé lors des opérations MONUSCO et MINUSCA ? Dans quelles mesures les OMP et l’Union Africaine pourraient alléger le poids de l’ONU sur certains sujets ?

– [Anatole Ayissi] L’une des faiblesses de l’initiative MINUSCA est la prolifération des médiateurs. Quant à l’initiative MONUSCO, la capacité militaire ne nous permet pas d’enrayer les violences sur l’Est de la RDC. Kofi Annan souligne l’inutilité d’envoyer 1 million de Casques Bleus sans une volonté nationale pour la paix. MONUSCO est l’OMP la plus importante avec 20 000 participants (dont 15 000 militaires) mais le chaos total créé par la centaine de groupes armés et par les acteurs bilatéraux annonce les limites de l’ONU. Des réformes dans l’Organisation sont actuellement en discussion pour pallier cette paralysie. Les Nations Unies considèrent désormais que les solutions africaines doivent d’abord répondre aux problèmes africains. Cette démarche à plusieurs étapes, tout d’abord l’intervention de la CEEAC puis des communautés non africaines et enfin, en dernier recours de l’ONU. Mais il y a une difficulté de faire admettre aux africains que pour certaines crises ils n’ont pas les capacités d’y répondre. Cependant l’UA élabore des sorties de crises en se tournant vers les ressources de l’ONU répondant que si l’Etat ne peut pas mener l’action alors elle agira seule ou en collaboration avec le pays ​(ex : Darfour). Cette recherche de consensus peut parfois être trop longue et entraîner une intervention tardive.

Océane LEMASLE

Secrétaire des Jeunes internationalistes

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