Quinze ans après l’invasion américaine de l’Irak et la chute de Saddam Hussein : histoire de la fabrication d’un chaos

L’affrontement de deux Etats capturés : la grande démocratie américaine aux mains d’un petit groupe de décideurs contre l’Irak où la tribu l’emporte sur l’Etat.

Des Irakiens yézidis fuient les attaques de Daech dans la plaine de Ninive, le 10 août 2014. Photo Rodi Said. Reuters

Cela fait maintenant plusieurs décennies que l’Irak incarne dans la conscience occidentale le chaos tel qu’il peut survenir dans la complexité orientale : un État défaillant où s’installe un régime autoritaire ou dictatorial pour mieux asseoir son pouvoir sur une mosaïque confessionnelle et ethnique en proie à des rivalités incessantes ; des minorités marginalisées voire persécutées ; des guerres sans fin ; un nouveau sanctuaire pour les djihadistes… Pourquoi cette image prégnante d’un Orient peuplé de fanatiques, d’un chaos interminable dont aucune solution ne semble émerger ? Pour débusquer les tentations simplificatrices et comprendre la défaillance de l’État irakien, il nous faut remonter dans le temps, à l’intervention en Irak en 2003 et à l’échec des Américains à exercer un contrôle effectif sur le pays après celle-ci.

L’approche occidentale qui caractérise l’analyse de l’intervention anglo-américaine en Irak, en se focalisant sur sa légalité au vu du droit international, sur le prétexte des armes de destruction massive (ADM), sur la « guerre contre le terrorisme » ou encore sur le duel franco-américain, reste superficielle. Elles ne questionnent aucunement les structures internes des régimes américain et irakien, pourtant déterminantes pour comprendre le déroulé et les conséquences de cette intervention. Quels sont les dysfonctionnements de la démocratie américaine qui ont conduit à lancer cette intervention, hors de toute légalité internationale ? Pourquoi la structure-même de l’Irak – de son gouvernement comme de sa société – constitue-t-elle une entrave à un contrôle étranger du pays et à un processus de nation building (construction d’État-nation) à l’occidentale ? Dans quelle mesure les structures décisionnelles irakiennes et américaines contribuent-elles à perpétuer le chaos ? En fait, ces deux États ont été « capturés ». Selon Andrew Moravcsik, théoricien libéral contemporain des relations internationales, cette capture de l’État se définit par la subordination de l’État aux intérêts d’un groupe qui utilise alors le monopole de la violence légitime dont il dispose pour faire pression sur les décideurs et promouvoir ses intérêts. Peu importe que l’Etat tout entier en subisse les éventuels dommages, qu’ils soient militaires, financiers ou moraux.

L’État irakien capturé par une minorité ethno-religieuse

Avant l’intervention de 2003, un double processus de domination – ethnique et religieux – est à l’œuvre en Irak : les Arabes dominent les Kurdes, les sunnites dominent les chiites – bien que ces derniers représentent 55% de la population. Dans leur ombre, les minorités chrétiennes (assyriennes et chaldéennes), yézidies et turkmènes tentent de survivre. Ces dominations ne sont pas nouvelles. Déjà sous l’Empire ottoman, et encore davantage sous le mandat britannique, les élites sunnites gouvernaient l’État et le façonnaient, nourrissant amertume et désir de revanche chez les Kurdes et les chiites. Après la chute de la monarchie hachémite, masque des intérêts britanniques, en 1958, les nouvelles élites dirigeantes se ruralisent – les notables citadins sont progressivement remplacés des officiers issus de la campagne – mais demeurent des Arabes sunnites. Ce sont eux encore qui fondent le parti Baas irakien sur le modèle du parti syrien créé en 1952. Attirés par la doctrine socialiste et anti-impérialiste du parti, des militants chiites rejoignent aussi le Baas. Mais encore une fois, la logique confessionnelle l’emporte. A la suite du premier coup d’État baasiste, les chiites sont écartés des instances dirigeantes puis en sont chassés définitivement lors de la prise du pouvoir par Saddam Hussein. Ce dernier ne s’arrête pas là ; il soumet l’État irakien à une « triple capture » : celle des Arabes sunnites, celle du parti Baas et de l’idéologie qu’il promet et celle de son clan (al-Tikriti), cette dernière surplombant les deux autres. Il utilise l’Etat pour mener des politiques au bénéfice des siens en premier lieu tandis que d’autres qui en subissent les coûts. Par exemple, l’armée et la police étaient quasi-exclusivement composées de sunnites et Saddam Hussein plaçait les membres de sa famille à des postes stratégiques : Barzan al-Tikriti, son demi-frère, était responsable des services secrets, Khairallah Talfah, son oncle et beau-père, était le maire de Bagdad.

Répartition des communautés ethniques et religieuses de l’Irak.
Carte Corentin Denis. Les Clés du Moyen-Orient

Faucons et néoconservateurs : main basse sur la politique étrangère américaine

La capture de l’État américain n’est bien sûr ni aussi absolue ni aussi permanente. Toutefois, parler de capture pour les Etats-Unis, la plus grande démocratie, celle qui se vante d’être un Etat de droit accompli, où la liberté de presse est sacrée et les droits de l’homme ne le sont pas moins, peut sembler étonnant. Cette capture ne concerne pas l’intégralité de l’appareil d’État mais surtout le processus de prise de décision en matière de politique étrangère. En effet, sous George W. Bush, celui-ci est aux mains des lobbys néoconservateurs et nationalistes qui font prévaloir leur idéologie sur les intérêts de l’Etat et ont poussé les États-Unis à intervenir en Irak. Dans un article intitulé « Prendre Clausewitz au mot : une explication libérale de l’opération ‘Liberté en Irak’ », Dario Battistella explique comment ces lobbys ont promu le choix de la guerre et l’ont facilité par l’éviction des contre-pouvoirs médiatiques, en profitant du contexte de croisade contre le terrorisme. D’un côté, les néoconservateurs, qui ont gagné en visibilité au sein de l’administration Bush, notamment après les attentats du 11-septembre, pensent qu’une démocratie, l’idéologie la plus puissante qui soit selon eux, ne fait pas la guerre à moins que le comportement des « États-voyous » ne l’y force ; ils souhaitent démocratiser le Moyen-Orient, quitte à l’imposer par des interventions militaires. De l’autre côté, sans adhérer le moins du monde à leurs théories, les faucons nationalistes et impérialistes soutiennent les néoconservateurs pour des raisons économiques et visent à promouvoir les intérêts des firmes multinationales américaines dans l’industrie ou l’exploitation pétrolière. Aussi, Halliburton, première entreprise pétrolière américaine, a-t-elle reçu les contrats pour l’exploitation et la distribution du pétrole irakien sans appels d’offre en mars 2003, avant même que la guerre soit finie. Or, ce n’est pas un hasard si Dick Cheney, secrétaire américain à la Défense et célèbre faucon, était son PDG de 1995 à 2000. C’est cette alliance des groupes impérialistes pour capturer l’État et pour faire avancer leurs préférences idéologiques et économiques que Dario Battistella nomme « logrolling » (marchandage). Or, la propension à entrer en guerre est plus grande pour un État « capturé », car il ne tient compte que des intérêts des quelques-uns et fait porter le poids des décisions aux autres. Ce n’est pas une coïncidence que les États-Unis, capturés idéologiquement et économiquement par ces groupes impérialistes, entrent en guerre contre l’Irak, capturé religieusement et ethniquement. En effet, les décisionnaires ne paieraient pas les coûts de cette guerre – du moins est-ce ce qu’ils croyaient.

États capturés et cohésion tribale

On voit bien l’importance de ces deux captures pour expliquer le déclenchement en 2003 de la guerre en Irak par les États-Unis. Toutefois, la capture de l’État irakien se traduit aussi par l’échec de la mise en place de la démocratie dans ce pays et la propagation d’une situation chaotique, inattendue aux yeux des Américains. Après la chute de la dictature de Saddam Hussein, ils démantelèrent l’armée irakienne et le parti Baas – l’administration compétente donc. En renvoyant le personnel qualifié, ils ont de facto dissout l’État irakien. Celui-ci était déjà proche de l’implosion, à cause des guerres et des embargos endurés sous le règne de Saddam Hussein certes, mais surtout à cause de la force de la ‘asabiyya’ – la cohésion tribale.

En Irak, c’est la tribu qui joue plus ou moins le même rôle que l’État-providence dans les sociétés occidentales. La tribu redistribue les richesses, gère les ressources. C’est en elle que se tissent les liens de solidarité et se définit l’identité. La structure tribale remonte à l’Antiquité et a perduré malgré les nombreuses invasions. Qu’est-ce qu’un jeune Etat né au siècle dernier par rapport à des solidarités inscrites dans une histoire bimillénaire ? Ibn Khaldoun, un historien arabe du 14e siècle, appelle ‘asabiyya’ cette solidarité sociale reposant sur l’unité, la cohésion et la conscience d’un groupe et basée sur des liens familiaux, sociologiques et religieux. Cette cohésion clanique libère une « énergie endogène », tant et si bien que la ‘asabiyya’ entrave le processus de construction de l’État-nation : les citoyens irakiens se sentent davantage liés à leur tribu qu’à l’État.

Un pêcheur appartenant aux Arabes chiites des Marais qui vivent dans le sud de l’Irak entre le Tigre et l’Euphrate.
Photo Agata Skowronek. Le Figaro

La victoire des solidarités claniques : l’exigence du réel contre l’idéologie démocratique

Saddam Hussein avait conscience de l’importance de la tribu ; il s’est d’ailleurs fortement appuyé sur la sienne, al-Tikriti, et a récompensé leur soutien en leur octroyant de nombreux bénéfices, dont la manne des exploitations pétrolières. Il a aussi cherché un soutien tribal quand son autorité s’est affaiblie : il restaura les conseils tribaux pour administrer les activités économiques, offrit de l’argent aux cheikhs sunnites, leur accorda une certaine autonomie dans leurs régions et arma leurs milices. Ainsi la structure tribale sunnite regagna-t-elle une indépendance partielle. Non seulement la tribu dispose-t-elle de prérogatives de l’État-providence mais elle peut également exercer une violence institutionnalisée, sinon une violence légitime. La loi irakienne reconnait les dettes de sang et les crimes d’honneur entre tribus. Le paradoxe est le suivant : la tribu ne se satisfait pas de ce droit et veut capturer l’État pour utiliser le monopole de violence légitime qu’il confère au profit des intérêts de son propre clan. Le sentiment de ‘asabiyya explique pourquoi des groupes minoritaires en Irak s’emparent du pouvoir et le gardent, que ce soit les tribus sunnites ou les clans sunnites après 2003. La guerre civile de 2005 à 2008 peut aussi être comprise comme une lutte pour le pouvoir entre ‘asabiyyas. De fait, si la ‘asabiyya fonctionne comme une force centripète pour la tribu, elle devient une force centrifuge au sein de l’État. On peut penser que le projet d’un État irakien a échoué car celui-ci s’est révélé incapable de bâtir une « supra-‘asabiyya », apte à englober et à surplomber les tribus en créant un sentiment d’appartenance plus fort. Par exemple, après avoir fait tomber le régime de Saddam Hussein, les Américains installèrent les chiites majoritaires au pouvoir dans un esprit de démocratie. Pourtant, le premier ministre Nouri al-Maliki fait davantage office de nouveau satrape que de bâtisseur d’Etat. Il a continué des politiques clientélistes au profit cette fois de sa tribu et des chiites en général, notamment en leur donnant une partie des revenus pétroliers. Comme le dit Pierre-Jean Luizard dans Le Piège Daech, « Nouri al-Maliki est prisonnier d’un système d’allégeances, rendant nécessaire de reprendre aux uns ce qu’on donne aux autres, y compris en matière de représentation politique ». La logique est renversée : non seulement les sunnites ont été exclus du pouvoir et marginalisés mais ils étaient désormais soumis à une armée intégralement chiite. Certaines villes sunnites comme Fallujah, Ramadi ou Mossoul allaient jusqu’à considérer l’armée nationale comme une armée d’occupation, si bien qu’ils accueillirent Daech en libérateur – au premier abord du moins. C’est là un cas extrême de capture d’un État qui s’est aliéné une part de la population.

La lutte pour le pouvoir en Irak se transforme alors en processus de capture et recapture de l’État par des ‘asabiyyas en perpétuel affrontement, soumettant les individus et l’État aux priorités des tribus. Si l’on va au bout de cette logique, l’État devient une ‘asabiyya parmi d’autres et à ce titre, on doit s’en méfier et se protéger. Le pouvoir de l’État fonctionne comme un mécanisme exclusif plutôt qu’inclusif. En pâtissent tour à tour les Kurdes et les chiites sous Saddam Hussein puis les sunnites après sa chute qui, traumatisés par leur déclin, se tournent vers l’islamisme.

Les Américains, en particulier ceux qui ont capturé le processus de décision en politique étrangère, ont sous-estimé le poids de la ‘asabiyya et des identités tribales dans la structure interne de l’Irak. Les faucons impérialistes se sont laissé aveugler par l’or noir et les néoconservateurs se sont enlisés dans leur idéologie de nation-building. Dans le terreau de l’après 11-septembre, favorable aux déchaînements des passions, la propagande gagne les esprits, les médias y contribuent et soumettent à la critique tout avis contradictoire, selon la logique suivant laquelle « ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous ». L’atmosphère de chasse aux sorcières contribue au succès de cette capture du processus de décision en politique étrangère aux Etats-Unis. Aussi aucune démocratie, même la plus grande, n’est-elle à l’abri du déchaînement des passions qui submergent les forces de la raison.

 

Sources :

Andrew Moravcsik, Taking Preferences Seriously: A Liberal Theory of International Politics

Pierre-Jean Luizard, Le piège Daech, L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire, I

Oliver Hanne et Thomas Flichy de la Neuville, L’Etat islamique, anatomie du nouveau califat

John Mearsheimer, Hans Morgenthau and the Iraq War: Realism vs. Neoconservatism

David Held, Restructuring Global Governance: Cosmopolitanism, Democracy and Global Order

http://www.oxfordislamicstudies.com/article/opr/t125/e202

Haddab Mustapha, “The concept of ‘asabiyya according to Ibn Khaldun”

https://thediplomat.com/2014/08/why-militant-groups-succeed/

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