Bangladesh : un pays « laboratoire » au cœur des enjeux de migrations internationales

L’association des Jeunes internationalistes a le plaisir de publier un article de Nordine Drici, président de l’association Planète Réfugiés – Droits de l’homme et directeur du cabinet ND Consultance. Cet article est issu d’une intervention prononcée lors d’une conférence sur la famille et les migrations internationales, organisée par la Fédération internationale des universités catholiques (FIUC) en janvier 2019.

Introduction

Fort d’une population de plus de 168 millions d’habitants – ce qui fait du Bangladesh le huitième pays le plus peuplé au monde-, véritable mosaïque de communautés d’appartenance et de cultures locales, le Bangladesh demeure un « pays-laboratoire » pour tous les chercheurs et observateurs qui s’intéressent de près aux enjeux du développement durable, et en particulier à la question des migrations internationales. Anciennement province du Pakistan oriental, ce jeune pays, quatrième Nation musulmane, a été créée en 1971 sur les cendres d’une guerre fratricide avec le Pakistan avant d’obtenir son indépendance pleine et entière. Le Bangladesh reste malheureusement très peu connu du grand public, des politiques et des journalistes, à l’exception des nouvelles brèves récurrentes en lien avec les drames que constituent les catastrophes naturelles et celles en lien avec l’industrie textile.

Au Bangladesh, le rôle que la famille joue dans le phénomène migratoire est primordial. La famille bangladaise est un vecteur fort de socialisation, de développement du capital social, et demeure un vecteur primordial de protection face à une absence de protection de l’État pour beaucoup de Bangladais, en particulier les plus vulnérables. Aujourd’hui plus que jamais, le cercle de la famille, et plus largement celui des communautés, constitue un rempart contre l’arbitraire politique, la première réponse – certes souvent insuffisante- aux désastres humanitaires et écologiques qui frappent régulièrement ce pays en proie au réchauffement climatique. Dans ce contexte, la famille constitue également un fort vecteur de résilience, de solidarité face aux enjeux de développement dans un pays où l’émigration joue un rôle économique et social de premier plan.

Pour des raisons pécuniaires, par choix ou par souci de protection, les membres des familles bangladaises n’ont pas tendance, en général à émigrer ensemble, selon les stratégies familiales qui peuvent être différentes et qui dépendent des facteurs à l’origine de la migration.

Migrations au Bangladesh : esquisse d’une typologie

De la difficulté à réaliser ces enjeux internationaux découlent plusieurs facteurs majeurs explicatifs des trajectoires migratoires des membres de famille bangladaise et en particulier des jeunes migrants. Chacun de ces facteurs pourraient, au-delà d’un traitement statistique économique, faire l’objet d’une véritable recherche-action, afin de mieux appréhender ce phénomène.

L’article se concentrera sur ces facteurs explicatifs, et se concentrera dans ce cadre sur :

  • La migration de travail, qui joue un rôle très important dans la stratégie de développement économique de long-terme dans le pays, à la fois en termes de développement et de renforcement des compétences et savoirs professionnels, et de remises d’argent au pays (près de 15 milliards de dollars par an, pour la fin 2016 par exemple), vecteurs-clefs de développement en particulier au niveau local. Près de huit millions de travailleurs migrants bangladais travaillent ainsi à l’étranger. En 1982, un nouveau décret qui régit le cadre légal de la migration de travail des migrants bangladais (en particulier le recrutement et le placement) à l’étranger a remplacé la loi sur l’Emigration de 1922.[1] Depuis 2003, les ressortissantes bangladaises peu éduquées (low skills female migrants) peuvent être légalement candidates à la migration de travail à l’étranger[2]. Les migrants de travail bangladais, à l’instar d’autres ressortissants asiatiques, occupent pour la plupart des emplois peu qualifiés, dans des conditions très souvent peu décentes, souvent accompagnées de violations de leurs droits fondamentaux, et sans la possibilité de se prévaloir de façon effective de la protection consulaire de leur pays.[3] Les candidats à cette migration de travail se retrouvent dans des États asiatiques, comme la Malaisie, les pays du Golfe et le Moyen-Orient principalement.

Tableau de répartition des migrants travailleurs bangladais à l’étranger (source : Banque mondiale, 2017)

Pays Chiffre/ Chiffre total : 7,8 millions
Inde 3,1 millions
Arabie Saoudite 1,15 million
Émirats arabes unis 1 million
Koweït 381 000
Malaisie 365 000
Sultanat d’Oman 276 500
Royaume-Uni 247 000
Etats-Unis 234 000
Pakistan 186 000
Qatar 163 300
Italie 111 000
  • La migration « académique », qui concernent les jeunes migrants bangladais, notamment dans les pays d’Asie tels que l’Inde, ou encore la Malaisie, migration qui peut être parfois source de traite des êtres humains et de travail forcé[4];

À titre d’exemple, en 2016, près de 33 000 Bangladais se trouvaient en Malaisie avec un visa d’étudiants (un tiers de la population expatriée « estudiantine » bangladais à l’étranger). Plus de la moitié n’étaient pas, dans les faits, étudiants, mais plutôt des travailleurs illégaux pris au piège du fait d’agences privées de placement d’étudiants bangladais en Malaisie, qui sont en fait des agences de recrutement de travailleurs illégaux qui prospèrent sur la misère économique et la crédulité de jeunes diplômés bangladais. Malgré des décisions fermes prises par le ministère de l’Enseignement supérieur de Malaisie, ce commerce continue de fructifier.

  • La migration interne environnementale, qui impacte également les familles qui doivent se déplacer du fait de désastres climatiques qui touchent de plein fouet le Bangladesh (montée des eaux, glissement de terrains, qui sont plus nombreux du fait de la déforestation importante de certaines régions, pluies diluviennes qui rendent les terres moins fertiles), dans un pays qui risque, selon les projections des climatologues, de perdre un quart de son territoire d’ici 2050. Cette migration interne environnementale pourrait donc passer à l’échelle d’une migration internationale pour les familles bangladaises concernées ;
  • La migration ou le déplacement forcé en lien avec la violence politique, la captation économique et la vulnérabilité inhérente à l’individu et à sa famille. Cette migration est intrinsèquement liée à la vie politique du Bangladesh, très violente, en particulier durant les processus électoraux, à la nature du régime politique, à l’état des libertés individuelles et collectives qui pèse sur les individus et les familles qui ne disposent pas de protections d’ordre politique ou économique en général ou qui, en plus, peuvent être plus vulnérables et moins résilientes aux chocs politiques (communautés les plus pauvres ou discriminées, minorités ethniques, religieuses ou sexuelles). Le système judiciaire ne remplissant pas son rôle de protection, et la bonne administration de la justice étant plus que relative – le Bangladesh compte un juge pour 100 000 habitants, et environ 160 000 policiers pour 168 millions d’habitants, de nombreux ressortissants du Bangladesh, ne pouvant bénéficier de la protection de leurs autorités, n’ont d’autre choix que l’exil[5].

La population hindoue se trouve particulièrement ciblée par les spoliations foncières. Le phénomène de spoliations foncières est constitutif de l’histoire contemporaine du Bangladesh, et l’un des motifs principaux qui a engendré un bouleversement profond de la démographie hindoue dans le pays, provoquant la fuite de nombreuses familles. De 23 % de la population en 1971, la population hindoue au Bangladesh est aujourd’hui estimée à environ 9 %[6].

Conclusion

Les élections parlementaires bangladaises du 30 décembre 2018 ont consacré la mainmise du parti au pouvoir, la Ligue Awami, sur la sphère du politique, ce parti –et la coalition qu’il dirige- ayant remporté 288 sièges sur les 300 sièges de l’Assemblée ouverts à l’élection[7]. Cette reconduction du parti au pouvoir, qui confirme une tendance clairement autoritaire voire totalitaire de l’exercice du politique, aura probablement des conséquences sur l’une des facettes de la migration bangladaise, celle du déplacement forcé pour des raisons politiques, et sur le destin politique, juridique, social et psychologique des familles concernées, y compris en France. En 2018, le Bangladesh est passé à la 7ème place des pays de provenance de demandeurs d’asile en France. Il occupait la 10ème place en 2017.

Autre population directement impactée par la question de la migration et de la famille, celles de réfugiés rohingyas, en particulier depuis l’arrivée massive de ces réfugiés depuis le 25 août 2017.

La présence des Rohingyas sur le territoire bangladais –plus d’un million aujourd’hui- pose de façon prégnante la question du rattachement juridique de personnes à un État et au droit de jouir d’une nationalité, et donc d’une existence légale, les Rohingyas étant apatrides en Birmanie depuis 1982. Selon le droit de la nationalité bangladais, tout citoyen bangladais né sur le territoire bangladais est de nationalité bangladaise[8]. Il y avait, au printemps 2018, près de 80 000 femmes rohingyas enceintes parmi les réfugiés rohingyas installés depuis le 25 août 2017 au Bangladesh. Les enfants qui vont naître au Bangladesh devraient pouvoir bénéficier du droit du sol qui prévaut en droit bangladais et donc acquérir la nationalité bangladaise. Mais, du fait de changements juridiques visant à réduire le champ de l’octroi de la nationalité bangladaise – le droit du sang devant primer sur le droit du sol -, de nombreux enfants rohingyas risquent de naître au Bangladesh sans aucune existence juridique, ce qui fragilise d’autant ces familles victimes de déplacement forcé plus sur le plan juridique, social et psychologique.

Nordine Drici

Président de l’association Planète réfugiés – droits de l’homme

Directeur du cabinet ND Consultance


[1] Sur le plan international, le Bangladesh a signé la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille en 1998 et l’a ratifié sans réserve en août 2011.

[2] Cette interdiction de travailler légalement à l’étranger concernant les Bangladaises peu éduquées avait été introduites dans le corpus juridique bangladais en 1981.

[3] Le Bangladesh a adopté en 2013 une nouvelle loi The Overseas Employment and Migrants Act qui permet aux migrants de travail bangladais de pouvoir déposer des plaintes pénales contre leurs recruteurs ou employeurs, notamment sur le plan des conditions de travail inhumaines, mais cette procédure reste à ce jour très peu utilisée.

[4] Pour plus d’informations, le lien vers le cours documentaire sur le sujet : https://www.thedailystar.net/world/southeast-asia/watch-bangladesh-to-malaysia-new-way-student-human-trafficking-1497100 )

[5] DRICI, Nordine, et OBERSON, Frédéric, Bangladesh. Démocratie en trompe-l’oeil, faillite de l’État de droit et dérives totalitaires. Les libertés fondamentales à l’épreuve des élections, Ed. Planète Réfugiés-Droits de l’Homme, janvier 2019, 152 pages, Chapitre VI, pp. 68 à 76.

[6] Rapport du Rapporteur spécial des Nations unies sur la liberté de religion ou de conviction concernant sa mission au Bangladesh, A/HCR/31/18/Add.2, 22 janvier 2016, https://www.ohchr.org/Documents/Issues/Religion/A-HRC-31-18-Add2.pdf, p.5. Entre 1964 et 2001, 8 millions d’hindous ont fuit le Bangladesh, ce qui représente un exode de près de 220 000 hindous par an.

[7] Daily Star Bangladesh, série d’articles sur les élections parlementaires disponibles sur le lien https://www.thedailystar.net/tags/11th-bangladesh-general-election-2018.

[8] Article 4 du Citizenship Act (1951), http://bdlaws.minlaw.gov.bd/sections_detail.php?id=242&sections_id=7471

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