Le populisme : et si l’on dépassionnait le débat ? Etude comparative entre l’Europe et l’Argentine

A l’heure où l’Europe se divise politiquement et socialement au sujet du populisme, qu’en est-il réellement de ce phénomène, né et mis en œuvre en Argentine, et intimement lié à la question de la démocratie ?

Le populisme en Europe et sa dénonciation : une mise en scène démocratique ou médiatique ? (Politico, Rytis Daukantas)

Le populisme est sans conteste l’un des phénomènes politiques majeurs de ces dernières décennies. A l’instar des totalitarismes un siècle plus tôt, il déchaîne les passions mais ne met personne d’accord sur sa définition.  En Europe occidentale, il est soit perçu comme l’incarnation sociale du fascisme, soit la nouvelle préférence (populaire) contre la démocratie. En Amérique du Sud, et plus spécialement en Argentine dont il est issu, il a été conçu comme une mise en œuvre de la démocratie elle-même, si tant est que l’on envisage celle-ci comme « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », selon la définition donnée par Abraham Lincoln. Peuple et démocratie révèlent ainsi leur corrélation.  Si la démocratie a pu être perçue au cours de l’histoire en tant que meilleur régime politique selon le point de vue occidental, du fait de son essence rationnelle, elle tend de nos jours à être remise en question par l’attitude du demos lui-même. En effet, le populisme est présenté en Europe comme l’antithèse de la démocratie, mais cette dénonciation relève d’élites médiatiques et politiques effrayées par des soulèvements populaires. En cette période de tensions sociales importantes, le populisme se ferait pour certains recours ultime, réappropriation populaire d’une démocratie « capturée »1. A cet égard, doit-on l’envisager comme étant l’ennemi de la démocratie, ou l’un de ses leviers ? Y a-t-il des raisons de s’effrayer d’un tel phénomène ? Cette analyse tente d’ouvrir le débat en proposant une définition nuancée d’une question complexe, s’appuyant sur la question de la représentation politique et symbolique, et des expériences européenne et argentine.

 

Qu’est-ce que le populisme ? Aspects moraux et psychologiques

Selon le politologue allemand Jan-Werner Müller2, le populisme est une attitude « anti-élites » et anti-pluraliste, qui revendique le monopole moral et social de la représentation politique. Il diffère de la démagogie en impliquant une représentation du peuple dans son ensemble, alors que la première est davantage mue par une logique de manipulation des masses, sans considération pour le bien commun, et avec une logique plus ou moins implicite de lutte des classes. Non seulement évoque-t-il une anti-démocratie, mais il pourrait être également envisagé comme totalitaire. A cet égard, le populisme est en effet opposé à une représentation politique reposant sur le multipartisme, et invoque une relation directe au peuple, considéré en tant que corps homogène et unifié. Une dichotomie se fait jour entre l’objectivité donnée d’un résultat électoral que les populistes seraient enclins à contredire, et celle d’une perception morale ou idéaliste de la « majorité silencieuse ». Dans cette perspective, la « volonté populaire » est diamétralement opposée à la volonté générale. En outre, si le populisme tend à être perçu comme une réaction de colère face à un déclin économique ou social, il serait en fait une réaction conservatrice contre la perte de traditions ou d’identité nationale.  Ainsi, le populisme serait un phénomène moral ou psychologique, si l’on se place sur le plan des valeurs ou des émotions, avant de pouvoir s’expliquer par des facteurs économiques et/ou sociaux.

Toutefois, pour le professeur Alexandre Dorna3, le populisme ne saurait être une pure attitude réactionnaire. Il serait la simple expression d’un discours populaire, un appel aux masses. S’il est pertinent de mettre en lumière son substrat idéologique, il serait inapproprié de le dénoncer en tant que phénomène totalitaire. En effet, deux facteurs sont à distinguer, dans le but d’expliquer le phénomène populiste. En premier lieu, il serait un signal d’alarme lancé dans un contexte de crise généralisée, ou un statu-quo politique que la société ne serait plus en mesure de supporter. Cet aspect émotionnel, primordial, mais qui n’implique pas nécessairement une révolution, trouve alors son incarnation en un homme fort, charismatique et providentiel.  Par le recours à cet appel direct et en allant au-delà des partitions politiques traditionnelles, ce dernier rassemble grâce à des références collectives. L’absence d’un programme précis ou d’une théorie générale suffit à prouver sa distinction avec le totalitarisme ou le fascisme. En effet, le populisme ne propose pas une définition globale de l’homme et de la société mais se bat pour « reconstruire le bien commun ». Ernesto Laclau4 en montre ainsi le but transversal et la volonté d’exprimer une polyphonie sociale à travers la voix du peuple. Le populisme ne serait alors rien d’autre qu’un phénomène psychologique et émotionnel et non idéologique, réducteur ou excluant.

Le Brexit ou l’art de représenter et d’invoquer la voix du peuple : le populisme comme discours émotionnel. (The Daily Express)

 

Le peuple contre la démocratie ? La nécessité d’une approche par le mythe

Toutefois, une définition du « peuple » est-elle possible, compte tenu des enjeux subjectifs que cette notion psychologique implique ? En effet, selon Pierre Rosanvallon5, la démocratie et le populisme font face au même problème. Le peuple n’est pas, à l’origine, une donnée objective. Michelet ou Vallès l’ont envisagé comme un mouvement, une force en marche, historique et active. Le peuple ne serait rien d’autre que la foule qui marche dans la rue. C’est-à-dire une révolution, un évènement, plutôt qu’un sujet sociologique. Et c’est précisément la démocratie elle-même qui l’a objectivé et rendu abstrait, en représentant le peuple comme un sujet, du fait de la loi. En effet, avant l’avènement de la démocratie en Europe, le peuple était incarné grâce à des entités collectives et des institutions où la notion d’individu n’avait pas lieu d’être (le village, la paroisse, la province, le royaume). Cette fiction progressiste et rationaliste que représente la mise en sujet du peuple, découlant en France de la Révolution et se voulant ensuite universelle, a rendu possible une nouvelle représentation de celui-ci, mais à la fois plus complexe. Cela serait dû à l’égalité qui est au cœur de la démocratie et qui amènerait à exclure le social, perçu comme concret car collectif, en faveur du politique, plus abstrait et individualiste, nous dit Pierre Rosanvallon.

Le peuple et la démocratie avec l’exemple des Gilets jaunes en France : révolution populiste ou réappropriation collective du politique ? (Photo Floris Bressy)

D’où l’idée de « représentation populaire », qui tendrait à réconcilier le politique et le social, à travers cette conception spécifique du peuple-sujet. Mais l’on pourrait rétorquer que l’histoire de la démocratie européenne a montré les difficultés d’une démocratie directe et d’une représentation politique à exprimer la voix réelle du peuple. Par le recours à la voix et en concevant le peuple comme une seule, le populisme semble réussir à donner à ce dernier une représentation narrative, peu importe subjective, légendaire ou même idéologique soit-elle. Le mythe, en tant que discours des origines et source première du sens dépasse ici une praxis qui est devenue une idée abstraite et/ou dénuée de signification.

 

Le populisme comme expérience de la démocratie : l’exemple argentin

Si le populisme est dénoncé comme artifice rhétorique dans les pays fondateurs de l’UE aujourd’hui, il  a été le levier, voire le déclencheur de la démocratie, et ce particulièrement en Argentine dans les années 1940. Il surgit au sein de groupes militaires et nationalistes dont l’un des leaders, le colonel Juan Perón, devint président de la république, après la première véritable élection démocratique qu’a connue le pays en 1946. Cet évènement apparut à cette époque comme un renouveau, après une période de déclin politique et économique, la Décennie infâme (Década infame), qui se caractérisait par plusieurs coups d’Etat, une corruption généralisée et une dépendance économique à l’égard du Royaume-Uni et des Etats-Unis. Le péronisme devint une doctrine politique qui favorisa la classe ouvrière et les syndicats, grâce à un programme national d’industrialisation. Alain Rouquié le décrit comme une combinaison de démocratie de masse, de fortes réformes sociales et du charisme d’un leader, mais ni marxiste ou capitaliste7. Si cette doctrine voulut se construire hors d’une hégémonie occidentale (l’Argentine était en effet considérée comme une continuité de l’Europe, du fait des flux importants de migrants italiens, allemands, anglais et français qui venaient s’y installer), elle s’inscrivit toutefois dans la tradition sud-américaine d’un paternalisme politique. En promouvant la justice sociale grâce à des réformes telles que le droit de vote des femmes en 1947, la reconnaissance juridique des enfants illégitimes, ou encore le salaire minimum, elle se fit appeler justicialisme et fut perçue comme une tentative de restaurer le bien commun. Elle parvint à s’attirer un soutien populaire massif, grâce à la figure d’Eva Duarte, ou Evita, l’épouse de Perón, qui suscitait aussi bien une dévotion sentimentale de la part des masses, que la confiance des femmes des classes moyennes éduquées, qui avaient trouvé en elle leur égérie. Aujourd’hui, Evita fait toujours partie de la mythologie des héros argentins.

Une voiture électorale affiche son soutien à Eva Perón, au moment de son opération en 1951. On peut lire sur la pancarte : « Que Dieu sauve Evita et protège Perón, pour la patrie et le peuple». (Rue des Archives/Credit ©Rue des Archives/AGIP)

S’il a pu être critiqué comme étant une démocratie hégémonique ou une « démocratie sociale forte » comme l’écrit Alain Rouquié, le péronisme serait en fait l’une des premières mises en œuvre du populisme, et certainement la plus aboutie. Ses échecs ont certes montré ses limites, et dans une certaine mesure celles de la démocratie elle-même. Mais sa permanence au sein du discours politique argentin – avec les présidences Kirchner entre 2003 et 2015 – , prouve l’essence-même du populisme : celui-ci est avant tout un récit, un mythe, qui nécessite une incarnation signifiante que le peuple représente dans son ensemble. Le mythe exprime un idéal qui rassure en période conflictuelle, et qui appelle à un renouveau parce qu’il raconte un commencement. A cet égard, le populisme peut être davantage vu comme un appel en faveur d’une démocratie renouvelée, plutôt qu’une perversion ou une négation de cette dernière. Le populisme contiendrait ainsi les germes de la démocratie.

 

1 Voir Andrew Moravcsik, « Taking Preferences Seriously : A Liberal Theory of International Politics », International Organisation 51, 4, 1997, 516

2 Voir Hervé Berville, « Le populisme est un anti-pluralisme », La Vie des idées, 19 avril 2017, about Jan-Werner Müller’s work, Qu’est-ce-que le populisme ? : Définir enfin la menace, Premier Parallèle, 2016, 200 p

3 Voir Alexandre Dorna, Le populisme, PUF, Paris, 1999

4 Voir Ernesto Laclau, Politica e ideología en la teoria marxista, Siglo, Mexico, 1968

5 Voir Pierre Rosanvallon, « Penser le populisme », La Vie des idées, 27 septembre 2011

6 Voir Mircea Eliade, Aspects du mythe, Paris, Gallimard, 1963

7 Voir Alain Rouquié, Le siècle de Perón. Essai sur les démocraties hégémoniques, Paris, Seuil, 2016

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