Inde-Bangladesh : mur oublié, frontière meurtrière et vecteur de sanctuarisation du nationalisme hindou

Dates et données clefs

1971 : naissance du Bangladesh, ancienne province du Pakistan oriental depuis 1947.

1993 : début de la construction du mur entre l’Inde et le Bangladesh

Une personne meurt tous les cinq jours sur la frontière indo-bangladaise.

Un garde-frontière posté tous les 15 mètres le long des 3200 kilomètres du mur.

Pays né en 1971 au terme d’une guerre fratricide avec le Pakistan, le Bangladesh reste un pays méconnu en France, si ce n’est par des brèves de la presse française et internationale relatant les épisodes récurrents de cyclones ou de catastrophes naturelles qui frappent très régulièrement le pays, ou l’occurrence d’attentats terroristes. Or, d’aucun ne saurait ignorer que le Bangladesh partage avec l’Inde le plus long mur du monde, limes au long duquel des restrictions voire des violations des droits fondamentaux des populations qui vivent le long de ce mur sont perpétrés quotidiennement.

 

Pays enclavé et géographiquement ceinturé par l’Inde, le Bangladesh partage plus de 4095 kilomètres de frontières communes avec plusieurs États indiens (Bengale occidental, Assam, Meghalaya, Mizoram et Tripura) dont 80 % sont constitués par un mur séparant les deux États[1]. Cette frontière demeure l’une des plus complexes du monde, du fait de l’histoire commune des deux pays jusqu’à la partition de l’Inde et du Pakistan en 1947, et de la présence d’enclaves bangladaises en territoire indien et d’enclaves indiennes en territoire bangladais[2].

Source : Libération

Genèse de la construction du mur

En 1971, 4 millions de Bangladais avaient décidé de rejoindre l’Inde. Les motivations de cette première vague d’immigration étaient alors majoritairement religieuses, les hindous du Bangladesh se réfugiant en Inde, alors que, parallèlement, les musulmans de l’Inde s’enfuyaient vers le Pakistan oriental.

En 2013, on comptait plus de 10 millions de travailleurs bangladais en Inde, du fait de l’extrême pauvreté au Bangladesh et du besoin prégnant de main d’œuvre peu qualifiée du côté indien. Jusqu’à la construction du mur en 1993, des milliers de Bangladais traversaient régulièrement la frontière, de manière illégale, afin de trouver du travail en Inde. De nombreux membres d’une même famille, s’étant retrouvés, suite à la partition de 1947, pour les uns en Inde pour les autres au Bangladesh, avaient également l’habitude de passer régulièrement d’un pays à l’autre, notamment pour des visites de familles. Ces mouvements transfrontaliers faisaient partie du quotidien des communautés vivant des deux côtés de la frontière.

De son côté, New Delhi justifie la construction de ce mur par la lutte contre l’immigration clandestine, le trafic illégal de marchandises[3] ou de fausse monnaie, des allégations de vols récurrents de bétail, et l’infiltration terroriste (de groupes affiliés à l’État islamique, à l’Al-Qaida dans le sous-continent indien, ou encore pour couper les liens avec les mouvements indépendantistes du nord de l’Inde, notamment dans l’Assam voisin)[4]. Cette frontière physique vise également à limiter la porosité de cette frontière très artificielle de 1947 entre l’Inde et le Pakistan oriental de l’époque[5].

C’est donc dans cette logique de perception d’un impératif de protection tant sécuritaire qu’économique que l’Inde consacre d’importants budgets à la construction de murs sur ses frontières terrestres, non seulement face au Pakistan pour éviter les infiltrations de groupes islamistes, mais aussi du côté du Bangladesh[6]. Depuis 1993, date du début de sa construction, ce mur est constitué d’un mur de briques, d’une double clôture de barbelés qui s’élève à près de 2,5 mètres de hauteur sur 3200 kilomètres, ainsi que de canaux d’irrigation. Une zone de 150 mètres de part et d’autre de la frontière constitue un no man’s land.

Pour garder cette longue frontière physique, parsemée de miradors, près de 220 000 gardes frontières (Indian Border Security Force, BSF[7]) ainsi que près de 80 000 soldats indiens ont été déployés. Soit un garde frontière armé tous les 15 mètres tout le long du mur. Malgré le coût très onéreux des équipements et de l’entretien de ces forces, l’opinion publique indienne demeure plus que jamais convaincue de l’intérêt de cette séparation[8].

Pour Narendra Modi, Premier ministre indien, qui, en avril 2019, était en pleine campagne électorale pour la reconduction de son parti[9], le Parti du peuple indien (Bharatiya Janata Party, BJP), ce mur, symbole de souveraineté, de crispations identitaires et de ressentiment anti-musulman en Inde, sert les intérêts politiques et nationalistes du BJP qui souhaite éviter toute « contagion » de communautés musulmanes en Inde[10]. Pour preuve, le premier ministre indien a déjà fait voter le budget de la réfection de ce mur qui a coûté, entre 1993 et 2013, 4 milliards de dollars.

 

Le mur : un espace de violations des droits fondamentaux, de corruption ambiante et d’impunité pour la BSF.

 La construction du mur s’est très rapidement traduite par des restrictions sur le plan de la liberté de circulation et la commission de violations des droits fondamentaux des communautés vivant de part et d’autre de cette frontière.

La presse bangladaise se fait chaque semaine l’écho de restrictions, d’exactions ou de violations de droits fondamentaux perpétrées, selon les sources disponibles, par les gardes frontières indiens. Viols, torture, détention arbitraire, disparitions forcées et exécutions sommaires commises le long de cette frontière macabre font ainsi partie du quotidien des journalistes bangladais qui travaillent sur cette question. Conformément aux dispositions de la loi sur les étrangers de 1946 (Foreigner’s Act, 1946), tout « entrant illégal » est arrêté et détenu. Dans la pratique, la mission répressive des gardes-frontières indiens semble privilégier les exécutions sommaires de ces « entrants illégaux ». En avril 2019, Md. Azim Uddin, âgé de 25 ans, qui faisait du trafic illégal de bétail, a été torturé par les BSF qui lui ont arraché tous ses ongles de mains, en représailles à son activité illicite[11].

Figure emblématique de ces violations, Felani Khatun, adolescente de 15 ans, tuée par les BSF au moment de son passage de la frontière le 7 janvier 2011. Elle retournait alors au Bangladesh pour y organiser son mariage arrangé par son père. Son exécution sommaire a été tristement immortalisée par les médias internationaux, son corps sans vie accroché la tête en bas, aux barbelés du mur. Sept ans après ce drame, les BSF qui étaient alors en fonction ne semblent pas avoir été jugés par la magistrature indienne qui a même confirmé l’innocence du garde frontière incriminé[12].

Plus généralement, ces « entrants illégaux » sont le plus souvent de simples paysans vivant du commerce de bétail, ou encore des femmes ou des enfants qui, victimes de réseaux nationaux, régionaux et internationaux de trafic d’êtres humains, passent la frontière dans le but d’alimenter les réseaux de prostitution ou, pour les enfants, d’être vendus comme jockey en Arabie saoudite et dans les pays du Golfe.

Les statistiques produites par l’association bangladaise de défense des droits de l’Homme Odhikar entre 2000 et 2018 sont sans équivoque. Les gardes frontières indiens ont clairement la gâchette facile : sur 4 259 cas de violations des droits de l’Homme perpétrées, selon Odhikar, par les BSF, on comptait 1144 personnes tuées sur la période 2000-2018, et 1367 personnes kidnappées sur la même période. Entre janvier et mars 2019, 7 Bangladais sont morts le long de ce mur suite à des tirs des BSF. Les éléments des BSF justifient leurs tirs mortels du fait d’évasion alléguée, malgré les tirs de sommation, et sur la base de la légitime défense. Ces violations des droits fondamentaux ne font l’objet d’aucune enquête sérieuse de la part des autorités indiennes, qui ainsi consacre une totale impunité pour ces gardes-frontières. En 2013, seules sept affaires concernant des allégations de violations des droits fondamentaux perpétrées par les BSF avaient conduit à une condamnation des éléments des BSF, sur plusieurs centaines de plaintes déposées à cette date. En outre, les policiers en charge d’enregistrer ces plaintes découragent les victimes, en arguant du fait que le dépôt de plaintes restera sans suite[13]. À cela s’ajoute le fait que les BSF ne peuvent être traduits en justice devant des tribunaux civils sans l’accord préalable du ministère de l’Intérieur, un accord délivré avec une extrême parcimonie.

Cette situation renforce la précarité et la fragilisé la résilience des communautés présentes des deux côtés du mur, dont l’existence, du fait de restrictions concernant la liberté de circulation, est de nature à rendre beaucoup plus difficile l’accès aux soins et au personnel de santé pour les Bangladais qui vivent dans les villages jouxtant le mur. En outre, pendant longtemps, les trafics qui avaient lieu de part et d’autres du mur étaient peu risqués. Il suffisait en effet aux paysans de soudoyer les gardes frontières qui prélevaient une taxe relativement faible, ce qui n’est plus possible aujourd’hui.

De l’autre côté de la frontière, les ressortissants indiens sont également victimes des BSF. L’organisation non gouvernementale indienne Mahila Sarrvangeen Utkarsh Mandal (MASUM) documente chaque année plusieurs centaines de cas de citoyens indiens qui auraient été tués par les BSF[14].

Peu nombreuses sont les associations de la société civile bangladaise qui sont en capacité de récolter de telles allégations et de les analyser, ou, quand elles le sont, elles doivent faire face, à l’instar de l’association Odhikar, à un harcèlement administratif et judiciaire qui vise à empêcher la publication de tels rapports sur les allégations de violations des droits de l’Homme[15]. Le régime bangladais, dont les dérives autoritaires voire totalitaires sont de plus en plus manifeste, n’a en effet aucun intérêt à faire connaître ses violations de droit concernant des citoyens bangladais, dans la mesure où les autorités bangladaises placent la relation commerciale stratégique avec l’Inde et la normalisation des relations avec ce voisin[16] devant la protection de quelques milliers de Bangladais culturellement et géographiquement plus proche de Calcutta, la capitale du Bengale, que de Dacca, capitale du Bangladesh.

 

Conclusion

Les débats actuels des élections législatives indiennes, qui vont probablement consacrer Narendra Modi comme le Gardien (Chawkidar) de la Nation indienne, ne semblent pas de nature à remettre en cause la politique actuelle de ce mur. Bien au contraire, cette frontière physique, malgré son prix humain, demeure un excellent vecteur de cohésion nationale autour d’une Nation indienne, le BJP se voulant plus que jamais chantre du nationalisme hindou face à ses voisins musulmans que sont le Pakistan et le Bangladesh.

 

Nordine Drici

 

[1] En outre, plus de 1100 kilomètres de frontière sont situés dans les eaux des deltas du Gange et du Brahmapoutre.

[2] Des négociations sont en cours entre le Bangladesh et l’Inde concernant l’échange de ces enclaves, voir DRICI, Nordine, Bangladesh, Démocratie en trompe l’œil, faillite de l’État de droit et dérives totalitaires, p. 20.

[3] En particulier le commerce de phensedyl, un sirop pour la toux dont la vente est prohibée au Bangladesh, ce sirop étant utilisée comme une drogue douce.

[4] Au delà des mouvements irrédentistes de l’Assam, les autorités indiennes cherchent également à mettre un terme aux infiltrations, depuis le Bangladesh, des groupes sécessionnistes suivants actifs dans le nord-est de l’Inde, à savoir le People’s Liberation Army from Manipur, le United Liberation Front of Asom, (ULFA) en Assam, le National Socialist Council of Nagalim (NSCN) au Nagaland, le All Tripura Tigers Force et National Liberation Front of Tripura au Tripura, et le United Achik National Front au Meghalaya.

[5] En 1947, cette frontière avait été délimitée par la Commission Radcliffe sans aucune enquête préalable de terrain ni logique géographique, linguistique malgré un continuum géographique, ethno- culturel, économique et en partie religieux entre les communautés de l’Ouest du Bangladesh et le Bengale indien.

[6] JAFFRELOT, Christophe (sous la direction de), L’inde contemporaine, Paris, Éd. Fayard, 2014, p. 158.

[7] Placée sous le commandement central de la police, le corps des gardes frontières indiens a été crée en décembre 1965. Les soldats de la BSF sont souvent d’anciens soldats postés au Cachemire, ayant vécu beaucoup de stress et de violence.

[8] DEFRANOUX, Laurence, « Entre l’Inde et le Bangladesh, le mur et la peur », Libération, 13 février 2015, https://www.liberation.fr/planete/2015/02/13/entre-l-inde-et-le-bangladesh-le-mur-et-la-peur_1201047

[9] Cet exode de Bangladais profite clairement à certains politiciens locaux en Inde lors d’élections régionales, car ils leur fournissent à ces travailleurs des cartes d’électeurs.

[10] Cette peur de la « contagion musulmane » est clairement fantasmée par le pouvoir indien, une grande partie des travailleurs bangladais qui viennent au Bengale étant de confession hindoue.

[11] BSF pulls out finger nails of Bangladesh man », Daily Star Bangladesh, 27 avril 2019, https://www.thedailystar.net/country/news/bsf-pulls-out-finger-nails-bangladeshi-man-1735564

[12] « Seven Years of Felani murder : the long wait for Justice », Dhaka Tribune, 7 janvier 2018, https://www.dhakatribune.com/bangladesh/2018/01/07/seven-years-felani-murder-long-wait-justice?fbclid=IwAR2GfOuSPoYNneEneufKzwTGKSN8APJj3-Ub29AEgnybF9o2oG4nf7zZ5bc

[13] « Gross human rights violations perpetrated by BSF », Daily Star Bangladesh, 15 juillet 2013, https://www.thedailystar.net/news/gross-human-rights-violation-by-bsf

[14] Plus plus d’informations sur cette ONG, voir le site suivant : http://www.masum-india.org.in/engpub.html

[15] Ci-joint le denier rapport d’Odhikar sur les violations des droits de l’Homme au Bangladesh, paru fin avril 2019. http://odhikar.org/wp-content/uploads/2019/04/HRR_Jannuary-March_2019_Eng.pdf Odhikar n’a pas été en capacité, pour des raisons d’ordre politique et en raison du harcèlement dont cette association non gouvernementale a été victime, de publier des rapports entre novembre et avril 2019.

[16] Parmi les actions de normalisation, il faut noter celle du règlement du contentieux juridique sur la question de la frontière maritime entre les deux pays par le Tribunal international du droit de la mer en juin 2014.

 

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