La Chine et les nouvelles routes de la soie : « Make China Great Again » ?

L’Association des Jeunes Internationalistes publie un article rédigé par Kevin Rousseau, étudiant du Master 2 Relations Internationales à l’Université Panthéon-Assas & Sorbonne Université. 

« Parmi toutes les conceptions de l’ordre du monde qui se sont affirmées en Asie, la Chine a pratiqué la plus durable, la plus clairement définie et la plus éloignée des idées de Westphalie » écrivait Henry Kissinger[1]. Forte d’un sentiment identitaire marqué, la Chine a longtemps occupé une position dominante, si ce n’est hégémonique, en Asie. Comme le souligne l’ancien Secrétaire d’Etat américain, sa vision des relations internationales, dans lesquelles elle s’élevait au-dessus des autres peuples barbares et devait être honorée par ceux-ci à sa juste valeur, était peu compatible avec la notion d’Etats-nations telle qu’établie en Europe après les traités de 1648. L’un des canaux d’affirmation de cette vision sino-centrée passait par les routes de la soie, qui se sont développées sous la dynastie des Han (entre 206 av. J-C à 220 apr. J-C) : il s’agissait de routes commerciales qui s’étendaient sur plus de 6000 kilomètres, et reliaient la Chine à l’Europe, en passant par l’Asie intérieure. De la soie chinoise, des épices, du jade transitaient par cette route, jusqu’à ce que les croisades et l’avancée des Mongols en Asie centrale ne viennent freiner les échanges commerciaux.

Cet outil indissociable de la puissance chinoise historique est pourtant en passe de renaître de ses cendres, sous le nom de l’initiative Belt and Road (BRI), un projet ambitieux mis en place par la Chine pour améliorer la coopération et la connectivité régionale à une échelle transcontinentale. Le projet BRI remonte à 2013, lorsque le président Xi Jinping le mentionne pour la première fois dans un discours à l’Université Nazarbayev du Kazakhstan. Cette initiative, avec un coût estimé à 26 trillions de dollars, vise à renforcer les liens en matière d’infrastructures, de commerce et d’investissement entre la Chine et près de 65 autres pays qui représentent plus de 30% du PIB mondial cumulé, 62% de la population et 75% des réserves énergétiques avérées. La BRI est constituée de la nouvelle route économique de la soie, reliant par la terre la Chine à l’Asie centrale et du Sud en direction de l’Europe, et de la nouvelle route maritime de la soie, qui va relier la Chine aux nations d’Asie du Sud-Est, les pays du Golfe, l’Afrique du Nord, et vers l’Europe. L’échelle de cette initiative pharaonique est encore en développement ; les autorités chinoises ont laissé entendre que le projet était ouvert à tous les pays ainsi qu’aux organisations internationales et régionales. En mars 2019, l’Italie devient le premier pays du G7 à intégrer la BRI après avoir signé un accord non-contraignant, générant l’inquiétude de Bruxelles et Washington. Les 29 contrats et protocoles d’accords signés ouvriront l’accès à des investissements chinois dans les ports de Trieste et Gênes, donnant à la Chine une porte d’entrée stratégique sur le marché européen.

Dès son arrivée au pouvoir, le président chinois Xi Jinping a défendu la vision d’une Chine péremptoire sur la scène internationale, et l’initiative BRI constitue la clé de voûte de ces ambitions. Parmi les nombreux enjeux géopolitiques et économiques autour des nouvelles routes de la soie, la notion d’intérêt national est incontestablement au cœur du projet ambitieux de Xi. Car si les nouvelles routes de la soie constituent un projet visant à connecter économiquement la Chine au reste du monde, il s’agit avant tout d’un plan stratégique pour redynamiser le multilatéralisme selon les termes fixés par la Chine.

Une volonté de rétablir un modèle historique et hégémonique disparu

L’affirmation de la Chine sur la scène internationale au XXIème siècle traduit la volonté de Pékin de rétablir un modèle historique qu’elle a perdu suite à des défaites militaires face à l’Occident et après l’effondrement de la dynastie impériale en 1911. Néanmoins, cette initiative de restauration de la puissance chinoise, dont BRI est l’un des piliers, ne s’appuie pas sur une stratégie militaire. La Chine n’a jamais été une puissance missionnaire dans la mesure elle a plus souvent cherché à séduire ses adversaires plutôt qu’à les affronter sur le terrain militaire[2]. L’Empire du Milieu aspire davantage à inspirer le respect, donnant l’impression de se rapprocher d’une position de leadership (la création d’un mouvement commun dans une direction qui se veut bénéfique pour tous), alors qu’en réalité on retrouve des attributs de l’hégémonie : une domination par la contrainte, mais dénuée de conquête territoriale.

C’est là qu’intervient le concept de Tianxia (« tout sous un même ciel »). Cette théorie, remontant à la dynastie des Zhou et remise au goût du jour par le philosophe Zhao Tingyang, « renvoie à un système de gouvernance qui s’appuie sur un régime de culture et de valeurs qui transcendent les frontières raciales et géographiques »[3]. Si l’on remonte à son interprétation dans la philosophie confucéenne, le Tianxia viserait à transcender les clivages générés par la division du monde en Etats (‘guo’), afin d’instaurer un ordre politique universel, le tout dans une logique en apparence parfaitement inclusive. En revanche, le Tianxia ne permet pas de rapports de force entre des Etats souverains et égaux, mais instaure au contraire une véritable supériorité hiérarchique de la Chine à l’échelle universelle. Le Tianxia peut aussi vouloir dire “les cœurs de tous les peuples” ou la volonté des peuples, laissant entendre qu’un empereur ou un Etat aura beau conquérir toute la surface de la Terre, il ne pourra véritablement profiter de son empire que s’il gouverne avec l’assentiment et le soutien du peuple conquis. Cette notion implicite de reconnaissance de la supériorité est au cœur-même de l’hégémonie, et illustre les convergences entre les deux concepts.

Si la contrainte intrinsèque à l’hégémonie n’est pas forcément visible au premier abord, elle est pourtant présente dans l’ADN des nouvelles routes de la soie. Certes, la Chine actuelle est loin du système des tributs qui a gouverné sa diplomatie jusqu’au XIXème siècle (« une série de cérémonies méticuleusement définies au cours desquelles des sociétés étrangères obtenaient la possibilité d’affirmer la place qui leur était attribuée dans la hiérarchie mondiale »[4]). Cependant, sous ses faux airs de projet altruiste d’aide au développement, notamment en Afrique, BRI se révèle être un potentiel calice empoisonné, à travers le « piège de la dette ». Les projets de l’initiative Belt and Road sont en effet financés par des prêts à taux bas et non pas des subventions comme c’est souvent le cas pour les projets de développement internationaux.

Plutôt que d’encourager une bonne gouvernance et de lutter contre la corruption, afin de mettre en place des objectifs de sécurité et de développement, l’approche chinoise en Afrique vise davantage à encourager une dépendance économique à travers des pratiques prédatrices. Les investissements sont souvent opaques, empêchent parfois des contractants autres que chinois de participer aux appels d’offre, et entraînent des coûts majorés pour les pays emprunteurs. Le « Belt and Road Tracker » du think tank américain CFR[5] montre que la dette externe globale envers la Chine dans les pays de la BRI s’est envolée depuis 2013, dépassant parfois 20% du PIB. Une envolée qui ne manque pas d’attiser la méfiance voire la contre-offensive de l’Occident.

Vers une alternative occidentale aux nouvelles routes de la soie ?

La multiplication constante des contrats signés dans le cadre des nouvelles routes de la soie inquiète à plus d’un titre les Etats-Unis et les autres puissances occidentales : tout d’abord en raison de la crainte économique de voir un bloc de pays devenir des acheteurs massifs de produits chinois, et du risque de voir ces pays adopter un modèle politique proche de celui de Pékin. Conscient de cette tendance de la Chine à vouloir étendre son influence politique de manière subtile, le président français Emmanuel Macron avait émis des réserves à l’égard de l’initiative BRI, suggérant que celle-ci pourrait transformer les pays partenaires en « Etats vassaux »[6]. Certains dirigeants de pays en voie de développement ont partagé ces craintes d’une Chine prédatrice, comme en Malaisie ou au Kazakhstan, où des manifestations contre la construction d’usines chinoises ont traversé le pays en 2019.

Le développement des nouvelles routes de la soie a particulièrement accru les tensions déjà présentes entre les Etats-Unis et la Chine, amenant certains théoriciens alarmistes des relations internationales à prophétiser un affrontement entre les deux puissances[7]. L’auteur de L’Ordre du Monde analyse que Pékin aspire à imposer une hégémonie économique et militaire dans la région, avec le projet BRI au cœur de cette ambition. En dépit du rejet par Donald Trump de l’Accord de partenariat transpacifique (TPP) signé sous la présidence de Barack Obama, l’actuelle administration américaine a tenté de contrecarrer les nouvelles routes de la soie chinoises avec le BUILD Act, qui renforce la Société américaine des investissements privés à l’étranger (l’agence de développement américaine) en portant son portefeuille de financement à 60 milliards de dollars[8]. Bien que cette somme ne souffre pas la comparaison avec les trillions chinois, elle permet toutefois aux Etats-Unis de proposer une alternative au projet BRI, notamment en menant des projets similaires en Amérique Latine, où la Chine est déjà le plus gros prêteur[9], ainsi que sur des marchés en Afrique et le long de nouvelles routes de la soie.

Les nombreuses attaques verbales et financières menées par la Maison Blanche contre le projet BRI, et la volonté affichée par l’administration américaine d’offrir une alternative à des « investissements étatiques provenant de gouvernements autoritaires »[10], suggèrent que les Etats-Unis s’efforcent de mettre progressivement en place un équilibre des forces en Asie. Une preuve tangible de cet équilibre des puissances asiatique est le ‘U.S.-Uzbekistan Annual Business Forum’ qui réunit chaque année la majorité des pays d’Asie centrale et les dirigeants des Fortune 500 (Boeing, Honeywell, Exxon Mobil, GE…), et où ont été signés plusieurs accords d’investissements majeurs en provenance des Etats-Unis, à hauteur de milliards de dollars, en plein sur le tracé des nouvelles routes de la soie. Un potentiel contrepoids américain face à Pékin dans la chasse gardée de l’Empire du Milieu ? Les prochaines éditions du forum nous le diront.

Une main de fer dans un gant de soie 

« Convaincus d’être en pleine ascension, ils estiment que le monde n’a pas encore pleinement reconnu le rôle qu’ils méritent »[11]. Cette phrase d’Henry Kissinger lui donne de faux airs de Cassandre, augurant des ambitions au long terme d’une Chine qui se projette déjà au-delà de la deuxième moitié du siècle (avec la « Vision 2050 » présentée par Xi Jinping). La Chine, rappelle-t-il, n’a accepté son intégration à la structure internationale westphalienne que sous la contrainte et « d’une manière parfaitement contraire à l’image historique qu’elle se faisait d’elle-même »[12], ce que le projet BRI semble chercher à corriger à grand renfort d’investissements dans les infrastructures et les transports. La pandémie liée à la Covid-19 menacerait-t-elle de mettre un coup de frein aux ambitions chinoises ? Rien n’est moins sûr, selon un rapport publié par le cabinet d’avocats Baker McKenzie[13].  Même si, de la même manière qu’elle affecte l’économie mondiale, la pandémie pourrait ralentir le projet BRI tandis que les ressources financières se concentrent sur la réponse économique, les nouvelles routes de la soie et la diffusion de l’influence chinoise à l’étranger resteront la priorité de Pékin.

Kevin Rousseau

[1] Henry Kissinger, L’ordre du monde, 2014, Fayard, p. 206.

[2] Henry Kissinger, L’ordre du monde, 2014, Fayard, p. 208.

[3] Ban Wang (dirigé par), Chinese Visions of World Order: Tianxia, Culture and World Politics, Duke University Press, 2017, traduction personnelle de la citation.

[4] Henry Kissinger, L’ordre du monde, 2014, Fayard, p. 207.

[5] ‘Belt and Road Tracker’, Council on Foreign Relations, disponible ici :

[6] https://www.reuters.com/article/us-china-france/chinas-new-silk-road-cannot-be-one-way-frances-macron-says-idUSKBN1EX0FU

[7] Graham Allison, Vers la Guerre : L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ?, 2019, Odile Jacob.

[8] https://www.reuters.com/article/us-usa-development-opic/u-s-development-agency-looks-to-boost-funding-to-60-billion-idUSKCN1M501M?il=0

[9] https://www.courrierinternational.com/article/dette-la-chine-une-puissance-qui-prete-beaucoup-en-amerique-latine

[10] BUILD Act of 2018, https://www.dfc.gov/sites/default/files/2019-08/BILLS-115hr302_BUILDAct2018.pdf

[11] Henry Kissinger, L’ordre du monde, 2014, Fayard, p. 205.

[12] Ibid. p. 217.

[13] Understanding How Covid-19 alters BRI, Baker McKenzie, 2020, https://www.bakermckenzie.com/-/media/files/insight/publications/2020/03/covid19-bri-short-report.pdf?la=en

 

De Kevin Rousseau

Étudiant en M1 Relations internationales Chargé de la communication des Jeunes internationalistes

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*