La coopération Sud-Sud : une voie d’émancipation pour l’Afrique ?

L’Association des Jeunes Internationalistes publie un article rédigé par Camille Bayet étudiante en Master 2 Relations Internationales à l’Université Panthéon-Assas & Sorbonne Université. 

 

L’époque des indépendances en Afrique a donné l’espoir de voir apparaitre les pays du continent comme des acteurs émancipés. Mais la faiblesse de leur économie, de leur démocratie et les préoccupations internes ont retardé leur affirmation dans les sphères internationales. De fait, les pays émergents ont vu dans l’Afrique de nouvelles opportunités politiques et économiques. Si cette nouvelle coopération Sud-Sud a permis aux États africains de s’émanciper des anciennes puissances coloniales, a-t-elle pour autant aidé le continent à devenir un acteur indépendant sur la scène internationale ?

Nouvelles alliances et restructuration géopolitique : l’Afrique au cœur des convoitises

Les années 1990 ont signé un renouveau géopolitique : alors que l’effondrement du bloc de l’Est met fin à l’idée d’un monde bipolaire, de nouveaux acteurs profitent de l’affaiblissement des grandes puissances mondiales pour s’affirmer sur la scène internationale. Les BRICS sont en première ligne de cette dynamique. L’idée étant que les pays émergents, en s’unissant, puissent devenir de puissants acteurs politiques influents au sein des institutions internationales. Dans cette perspective, la coopération Sud-Sud devient le mantra de la Chine et du Brésil notamment.

C’est aussi dans les années 1990 que le G77 se forme aux Nations unies. Composé de 134 membres tous issus de pays émergents, ce groupe dispose de la majorité qualifiée à l’Assemblée générale. Cette nouvelle reconfiguration géopolitique tend à gommer les asymétries Nord-Sud. Les États africains voient, quant à eux, une perspective d’émancipation des anciens pays coloniaux par un rapprochement avec le groupe des émergents. Ceci est d’autant plus vrai que les porte-paroles de ces pays en développement, la Chine, l’Inde ou le Brésil, ne prétendent pas vouloir imposer leur propre système de valeur. C’est surtout la lutte pour l’indépendance – trajectoire commune de tous ces États – et la recherche d’un développement alternatif qui unissent, idéologiquement, ces pays entre eux.

A l’occasion de ses 50 ans, le G77 s’est réuni en 2013 en Bolivie pour définir sa stratégie pour 2030.

Cela étant dit, il convient de nuancer la notion « Sud-Sud ». Les réalités qui se cachent derrière cette terminologie sont disparates. D’une part parce que les États ne disposent pas des mêmes moyens économiques. De fait, le poids de leurs votes diffère dans certaines organisations internationales – nous pensons ici au FMI où le vote se fait en fonction de la capacité économique d’un État par le principe de quote-parts. D’autre part parce que certains pays ont su s’affirmer plus que d’autre comme des acteurs indépendants à l’instar de l’Afrique du Sud. Par conséquence, les échanges entre l’Afrique et les pays émergents ne sont pas toujours symétriques. La Chine en est le parfait exemple. Derrière le renforcement de la diplomatie chinoise, on peut certes lire une volonté de rapprochement avec un continent colonisé et émergent, mais une seconde lecture est possible. Dans une logique beaucoup plus intéressée, l’appui des pays africains à la République Populaire de Chine a permis à celle-ci de s’arroger en 1971 le siège permanent du Conseil de sécurité attribué à Taiwan en 1945. Sans le soutien des États africains, cette modification n’aurait pu être approuvée. La stratégie chinoise porta sur la mise en avant d’affinité idéologique reposant sur la lutte contre l’ingérence, la coexistence pacifique et le maintien des souverainetés étatiques.

L’Afrique, par ses partenariats avec les pays émergents, parvient donc à s’insérer sur la scène internationale. Mais sa voix n’est encore pas audible directement, elle est relayée par des pays émergents disposant d’une plus grande force de frappe sur les négociations. Il est tout de même encourageant de voir que l’augmentation de la concurrence dans cette « ruée vers l’Afrique », fait des États africains des acteurs capables d’attirer les puissances extérieures. De plus, contrairement à une image de passivité des gouvernements africains relayée dans les analyses du « new sramble for Africa », ces acteurs ont conscience des enjeux qu’il y a derrière ces coopérations, et savent infléchir les règles du jeu de la concurrence en leur faveur.

Accroissement des échanges commerciaux et diversification des partenaires

L’accroissement des échanges économiques et commerciaux Sud-Sud a ouvert de nouvelles perspectives d’émancipation pour le continent africain. Au début du millénaire, le commerce sino-africain a augmenté de manière exponentielle. Selon les études de la COFACE, le volume des échanges est en effet passé de 900 millions de dollars en 1990 à 170 milliards en 2017. A titre de comparaison, toujours en 2017, le commerce entre la France et l’Afrique s’est élevé à 54,7 milliards de dollars. Ces chiffres illustrent la diversification des partenaires commerciaux des pays africains, notamment dans les domaines des hydrocarbures et des minerais dont l’or, l’uranium et le diamant. Les grandes puissances occidentales ne sont donc plus les principaux alliés commerciaux de l’Afrique. D’autant que la Chine et l’Inde investissent des terrains peu ou prou intéressants pour les puissances occidentales : le pétrole nigérian qui avait été considéré comme pas assez rentable ; la République Démocratique du Congo mise de côté pour son instabilité, etc.

Si la logique du « the winner takes it all » est profondément ancrée au sein du continent, la multiplication de la concurrence permet aux Etats africains de garder une certain mainmise sur la fixation des prix. C’est ce qu’illustre l’exemple du Nigéria où la Chine a investi dans les concessions pétrolières alors qu’Areva disposait du marché de l’uranium sur le territoire. Les retombées de cette diversification des partenaires commerciaux sont donc positives et prouvent que l’Afrique est aujourd’hui capable de faire jouer la concurrence internationale en sa faveur ; tout en sortant d’une stricte dépendance aux partenaires occidentaux. Le continent africain multiplie ainsi à la fois ses ressources et ses débouchés. Cette diversification des ressources est d’autant plus importante que les transferts de technologies et de connaissances offrent de nouvelles perspectives de production ; laissant imaginer une sortie de la dépendance de l’Afrique aux matières premières.

Cette intégration de l’Afrique sur le marché commercial international n’est pas sans conséquences négatives. Le risque de surendettement est en effet de plus en plus élevé. En Afrique subsaharienne, la dette représentait en 2017 45% du PIB. Dans un rapport publié début 2018, la Banque Mondiale considère que 11 des 35 pays à faibles revenus de la zone présentent un haut risque de surendettement. La Chine est devenue le premier créancier de ces pays. A titre d’exemple, près de 70% de la dette publique bilatérale camerounaise est détenu par Pékin. En effet, la majorité des projets sont financés par la Banque Asiatique pour les Investissements et les Infrastructures. Ce qui inquiète, c’est que la dette se rembourse en échange de pétrole ou de ressources minières. Les ressources naturelles aident ainsi à rembourser la dette contractée. Or l’endettement de certains pays africains bloque leur capacité de développement d’une part, et les soumettent à leurs créanciers d’autre part.

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En développant ses relations avec les pays émergents et la Chine en premier lieu, l’Afrique parvient finalement à s’émanciper de la joute des pays coloniaux. Derrière les disparités existantes au sein du groupe des « pays du Sud », il convient de dégager une réalité commune, celle d’une volonté de renverser les asymétries Nord-Sud et de déplacer le centre de gravité de la mondialisation. Faudrait-il encore combler les dettes accumulées et sortir de la dépendance aux créanciers. Sans réels moyens de financement propres et auto-suffisants, l’Afrique semble encore cantonnée à un rôle subalterne dans les arènes internationales.

 

Camille Bayet

Ressources 

  • Abbas, M. & Deblock, C. (2015). L’OMC et le programme de Doha pour le développement. Le multilatéralisme en mal de renouvellement, Annuaire français de relations internationales, 739–760.
  • Albaret, M. & Placidi-Frot, D. (2016). Les petits États au Conseil de sécurité : des strapontins à l’avant-scène. Critique internationale, 71(2), 19-38.
  • Gazibo, M. & Mbabia, O. (2010). La politique africaine de la Chine montante à l’ère de la nouvelle ruée vers l’Afrique. Études internationales, 41(4), 521–546.
  • Hugon, P. (2012). Les nouvelles alliances Sud-Sud et le rôle des relations tricontinentales dans la crise. Revue internationale et stratégique, 86(2), 57-65.
  • Milhorance de Castro, C. (2013). La politique extérieure Sud-Sud du Brésil de l’après-Lula : Quelle place pour l’Afrique ?. Afrique contemporaine, 248(4), 45-59.
  • Perrot, S. & Malaquais, D. (2009). Penser l’Afrique à l’aune des globalisations émergentes. Politique africaine, 113(1), 5-27.

 

De Camille Bayet

Etudiante en master 2 Relations Internationales // Panthéon-Assas & Sorbonne Université

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