La perception de la menace russe et le sentiment d’insécurité en mer Noire

L’Association des Jeunes Internationalistes publie un article rédigé par Karan Vassil, étudiant du Master en Relations Internationales à l’Université Paris II Panthéon-Assas & Sorbonne Université. 

Dans le courant du mois d’avril 2021, la région de la mer Noire a connu une flambée des tensions provoquée par des exercices militaires russes près de la frontière ukrainienne, le 12 avril. Malgré la condamnation internationale de ces agissements, la Russie a renforcé, le samedi 17 avril, sa présence navale en mer Noire avec deux navires de guerre. 

De la question d’Orient à l’annexion de la Crimée, en passant par la Guerre froide, maintenir une présence forte en mer Noire a toujours été pour les élites politico-militaires russes une nécessité pour rompre l’isolement naturel de la Russie et avoir accès à la Méditerranée. Cependant, l’annexion de la Crimée par la Russie a bouleversé le fragile équilibre qui perdurait dans la région depuis la fin de la Guerre froide en provoquant un recentrage stratégique de l’OTAN sur cette région. Considérée par l’OTAN comme un verrou stratégique, la mer Noire ne bénéficiait pas jusqu’à récemment de la même attention que la mer Baltique. À l’issue du sommet de Varsovie de 2016, l’OTAN a pris la pleine mesure des enjeux sécuritaires de la mer Noire, reconnaissant son statut de complexe de sécurité régionale[1]. A cet égard les exercices militaires conduits simultanément en mer Noire et en mer Baltique[2], au début du mois de mars, illustrent ce recentrage stratégique. Véritable pivot stratégique entre l’Europe et l’Asie, entre les mers froides et la Méditerranée, la mer Noire a des enjeux géopolitiques qui dépassent l’horizon sécuritaire des États riverains.

Aujourd’hui, avec l’adhésion de trois États riverains à l’OTAN – la Turquie, la Roumanie et la Bulgarie – et la présence de non-membres pro-OTAN – la Géorgie et l’Ukraine- la mer Noire est devenue un centre de gravité euroatlantique.  La multiplication des actions disruptives russes ainsi que la présence de lignes de tensions latentes en font un espace fortement conflictuel.  Aussi, de cette instabilité sécuritaire, découle un sentiment d’insécurité chez des Etats ayant fait l’expérience de confrontations directes avec la Russie – la Géorgie et l’Ukraine- mais aussi chez des Etats membres qui n’ont pas subi depuis la fin de la Guerre froide d’actes d’agression tels que la Roumanie. Aussi, il s’agira de voir dans quelle mesure, ce sentiment d’insécurité est, à bien des égards le produit d’une perception de la menace russe structurée par l’expérience de l’opération russe en Crimée de 2014. En outre, nous verrons que ce sentiment d’insécurité trouve aussi ses origines dans les difficultés rencontrées par l’OTAN pour mettre en place une architecture de sécurité cohérente dans la région.

Le traumatisme de l’annexion de la Crimée et le spectre de la « guerre hybride Russe » 

L’annexion de la Crimée fut un choc pour la communauté internationale et provoqua la surprise dans les milieux stratégiques. Les manœuvres des unités de forces spéciales sans insignes et des milices pro-russes, et la facilité avec laquelle ils ont pu opérer en territoire ukrainien tranchent avec la pesanteur soviétique en Afghanistan et plus récemment avec les difficultés rencontrées par les troupes russes en Tchétchénie ou encore en Géorgie. La prise de contrôle de la péninsule de Crimée par les éléments pro-russes et le déploiement de troupes fédérales russes se fait dans un temps très bref. La recours à des tactiques conventionnelles et asymétriques sur le théâtre ukrainien relance le débat sur la guerre hybride et sur l’existence d’une doctrine russe de la guerre hybride.

La guerre Hybride, un concept américain

La guerre hybride est un concept forgé par les milieux stratégiques américains au tournant des années 2000. En 1998, le Général des Marines Charles Krulak est à l’origine du concept de la Three Block War[3] guerre en trois temps, qui illustre les nouveaux défis des troupes régulières américaines sur le champ de bataille. Ainsi, nous dit Charles Krulak, les soldats ne sont plus cantonnés aux opérations militaires, mais doivent également faire des opérations de maintien de la paix et mettre en œuvre une action humanitaire. En 2005, une série d’articles signés par le Général Matis et le lieutenant-colonel Frank Hoffman forgent et diffusent le concept de guerre hybride. AussiFrank Hoffman[4], qui s’appuie sur l’observation de la Seconde guerre du Liban de 2006, voit dans les pratiques du Hezbollah combinant des tactiques conventionnelles et non conventionnelles en menant une forte campagne psychologique sur les populations, un cas de guerre hybride classique. Ce concept apparaît à un moment où la puissance militaire américaine, sur les théâtres de conflits irakien et afghan, est questionnée dans un contexte de guerre insurrectionnel face à des acteurs non étatiques. La notion d’hybridité des conflits est introduite dans la pensée stratégique de l’OTAN, en 2007, par le général Mattis qui est à la tête de lAllied, Command Transformation (ACT), un commandement créé en 2003 et dont le rôle est de faire de la prospective stratégique. 

         L’usage de tactiques conventionnelles et non conventionnelles n’est pas propre à la fin du XXème siècle.  La guerre régulière connaît une systématisation historique à partir du XVème siècle autour des évolutions de la puissance de feu et des progrès en matière de discipline militaire « qui transforme le corps social des guerriers en un instrument entièrement soumis à l’autorité politique »[5]. La guerre irrégulière contrairement à la guerre régulière « n’exprime pas toujours l’ensemble de ses propriétés »[6]. Le caractère hybride naît de l’association de ces deux types de conflictualités sur un théâtre d’opération.  Le général André Beaufre montrait dans quelle mesure les guerres révolutionnaires de la deuxième moitié du 20ème se caractérisent par des actions conventionnelles (« la guerre classique ») et asymétriques (« la guerre primitive »). André Beaufre ne manquait pas de rappeler que cette combinaison particulière n’était pas propre aux guerres révolutionnaires.

La guerre révolutionnaire a toujours existé ; elle ne portait pas ce nom mais celui de révolte. Dautre part, les procédés modernes de la guerre révolutionnaire (terrorisme, propagande, organisation de la population, guérilla) ont été employés très souvent dans le passé et dans des conflits qui navaient rien de révolutionnaire.[7]

En somme, si la guerre hybride n’est pas nouvelle en tant que pratique militaire, le besoin d’en faire un concept reflète une dynamique de réadaptation des stratèges occidentaux, et américains en particulier, aux nouvelles formes de conflits. Aussi, le recours à des stratégies non linéaires par la Russie dans les conflits de la dernière décennie a suscité un débat quant à l’existence ou non d’une doctrine russe de la guerre hybride. 

La guerre « non linéaire », l’approche russe de la guerre totale

Les actions russes en Ukraine illustrent la complexification du champ de bataille notamment par la pluralité des conflictualités qui ont été mises en œuvre par les stratèges russes. Sur le théâtre ukrainien, en plus d’avoir déployé des unités de forces spéciales fédérales sans insignes, la Russie a apporté un soutien militaire aux milices séparatistes pro-russes équipées comme des troupes conventionnelles et s’est appuyée sur des mercenaires de la société militaire privée Wagner, dirigée par un Evgueni Prigogine, un oligarque proche du Kremlin. Les opérations militaires se sont également déroulées dans l’espace cyber avec la mise hors service des services de télécommunications ukrainiens au moment des actions militaires en Crimée. Enfin, durant toute la campagne ukrainienne, le Kremlin a déployé une intense campagne de désinformation.   

Dans un premier temps, les stratèges américains et de l’OTAN ont cru voir dans la campagne d’Ukraine un nouveau type de guerre hybride, qu’ils ont nommé “doctrine Gerasimov”[8], du nom du chef d’Etat-Major des forces armées russes. Pour autant, il est difficile de parler de nouvelle doctrine. La stratégie russe en Ukraine s’inscrit largement dans une tradition militaire russe de la « stratégie totale. » . En 2013, le concept de « Guerre non linéaire » est formulé par le Général Guerassimov dans un discours devant l’Académie des sciences militaires[9]. En faisant référence au soutien occidental aux forces insurrectionnelles pendant le « Printemps Arabe », il appelle à recourir à une combinaison d’actions asymétriques et conventionnelles. Mais des auteurs, tels que Mark Galeotti, rappellent qu’il n’y a pas de nouvelle doctrine intégrée développée par les stratèges russes. La “guerre non-linéaire” russe ne fait qu’associer de nouvelles formes de conflictualités, telles que le cyber, aux outils conventionnels.

Il faut également rappeler, comme le fait Sophie Momzikoff, que les opérations clandestines en Ukraine, « éclipsent la solidité des capacités conventionnelles russes, dont l’emploi a été capital dans la campagne ukrainienne.»[10] Des manœuvres importantes de troupes conventionnelles ont pu être détectées sur le territoire russe à proximité de la frontière ukrainienne. En outre, des batteries anti-missiles S-400 ont été déployées en même temps. Ainsi, la campagne ukrainienne met en lumière une stratégie russe qui combine pratiques offensives -les opérations clandestines, le soutien au proxies sur le territoire ukrainien- et des pratiques défensives qui doivent se comprendre comme une tentative de se préparer à une escalade du conflit.  Le succès d’une telle combinaison repose sur la rapidité de déploiement et sur la capacité à garder secret les préparatifs[11].  L’importance de la surprise dans la mise en œuvre des opérations russes puise ses fondements conceptuels dans le concept de maskirovka[12] qui désigne l’art de maintenir secret les préparatifs militaires. 

Loin d’être une doctrine nouvelle, la « guerre non-linéaire », est une réponse à la guerre hybride américaine et se calque largement sur la pensée militaire soviétique. Dès lors, les actions militaires russes d’intimidation telles que les exercices militaires près de la frontière ukrainienne en avril, se nourrissent des effets du précédent de l’annexion de Crimée, et entretiennent un climat d’insécurité. Bettina Renz confirme que la conception occidentale erronée d’une doctrine hybride russe « a directement joué en faveur de Poutine »[13]. Ainsi, au-delà des objectifs politico stratégiques, l’annexion de Crimée revêt une forte dimension communicationnelle dans la mesure où elle a établi un climat d’insécurité dans la région de la mer Noire, qui accentue la perception d’une menace russe chez les Etats de la Région. Par exemple, les textes de politique étrangère et de stratégie roumains[14], ont à partir de 2015 désigné la guerre hybride pratiquée par la Russie comme la menace principale de la sécurité régionale.

Les obstacles de la sécurisation de la mer Noire pour l’OTAN

Si à l’issue du sommet de 2016, l’OTAN a pris la pleine mesure des enjeux sécuritaires de la région de la mer Noire, deux obstacles entravent sa capacité à sécuriser la région : la faible cohésion des Etats membres de la région et le droit international relatif aux détroits. 

Trois des six Etats riverains sont membres de l’OTAN et deux Etats, ayant fait l’expérience de la guerre contre la Russie -la Géorgie et l’Ukraine- ont opéré un ancrage occidental. Néanmoins, contrairement à l’espace Balte, où membres de l’Alliance – les Etats baltes – et non membres – Suède, Finlande, Norvège – ont su mettre en œuvre des mécanismes sécuritaires communs, il existe des divergences entre les Etats riverains de la mer Noire en ce qui concerne l’implication de l’OTAN dans les questions sécuritaires régionales. Mis à part la Roumanie, qui se fait depuis 2015 l’avocat d’une présence militaire accrue de l’OTAN[15], la Bulgarie et la Turquie sont réticentes à une telle présence. Depuis l’élection de Roumen Radev comme président, la Bulgarie a effectué un virage pro-russe qui se traduit par le refus de crisper le voisin russe par une présence militaire plus importante de l’OTAN. Possédant la deuxième flotte de la mer Noire, la Turquie est après la Russie l’Etat le plus puissant de la région. Tout en appelant « les alliés de l’OTAN [à] prendre des mesures pour empêcher la mer Noire de devenir un lac russe »[16] la Turquie adopte depuis 2016 une stratégie indépendante de l’OTAN face à la menace russe, consistant en un renforcement de la présence navale et des capacités de déni d’accès, et en une coopération accrue avec l’Ukraine et la Géorgie, perçues comme des partenaires cruciaux pour contrer l’influence de la Russie dans la région.

 En outre, comme le dit Atesoglu Nurşin, professeur turc de relations internationales, « l’OTAN est confrontée aux limites imposées par la convention de Montreux »[17] qui fait de la Turquie le gardien des détroits et limite le tonnage des navires de guerre. Si l’achat de systèmes de défense russe S-400 par Ankara en 2019 marque une détérioration des relations entre l’OTAN et son allié régional, la Turquie demeure sur le plan capacitaire l’acteur régional le plus solide face à la Russie, la Bulgarie et la Roumanie étant financièrement contraintes sur le plan militaire.

Enfin, cette région revêtant un intérêt stratégique essentiel pour la Russie, une éventuelle augmentation de la présence militaire de l’OTAN pourrait entrainer la région dans une escalade de la violence aux conséquences imprévisibles. De même que la question de l‘adhésion de l’Ukraine ou de la Géorgie, pourrait aboutir aux mêmes résultats.

Bibliographie

[1] Pétiniaud, Louis. « Du « lac russe » au « lac OTAN » ? Enjeux géostratégiques en mer Noire post-Crimée », Hérodote, vol. 166-167, no. 3-4, 2017, pp. 217-228

[2] « Les pays de l’OTAN mènent des exercices simultanés en mer Baltique et en mer Noire », Site de l’OTAN, https://www.nato.int/cps/fr/natohq/news.html

[3] Krulak, Charles. « The Strategic Corporal: Leadership in the Three Block War ». Marines Magazine, 1999.

[4] Hoffman, Frank. « Conflict in the 21st Century: The Rise of Hybrid War ». Arlington Potomac Institute for Policy Studies, 2007.

[5] Tenenbaum, Eli. « Le piège de la guerre hybride ». IFRI, octobre 2015.

[6] Ibid.

[7] Beaufre, André. La guerre révolutionnaire, Fayard, 1972.

[8] Galeotti, Mark. « I’m Sorry for Creating the ‘Gerasimov Doctrine’ », Foreign Policy, 18 March 2018. https:// foreignpolicy.com/2018/03/05/im-sorry-for-creating-the-gerasimov-doctrine/.

[9] GERASIMOV, Gerasimov – https://www.vpk-news.ru/articles/14632.

[10] Momzikoff, Sophie. « Le retour de la Russie ». Stratégique, vol. 120, no. 3, 2018, pp. 33-37.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Renz, ‘Russia and “hybrid warfare”’, p. 284

[14] NATIONAL DEFENSE STRATEGYpour la période 2015-2019 et pour la période 2020-2024, http://old.presidency.ro/static/National%20%20Defense%20Strategy%202015%20-%202019.pdf

[15]  Emmanuel DREYFUS, Isabelle FACON, Jean-François PÉROUSE, « La région de la mer Noire, un nouveau talon d’Achille pour l’Europe et l’Alliance ? », Rapport Intermédiaire de la Fondation pour la Recherche Stratégique, 2018.

[16] « Almost a Russian lake: Erdoğan calls for greater NATO presence in Black Sea », Reuters, 11 mai 2016, disponible sur le site Internet www.rt.com/news/342670-nato-black-sea-russia/.

[17] Atesoglu, Nurşin. La Convention de Montreux, Facteur de Stabilité En Mer Noire. p. 13. AFRI, 2017

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