Le Liban, de Pays du Cèdre à pays des cendres

L’Association des Jeunes Internationalistes publie un article rédigé par Marian Maranzana, étudiant du Master en Relations Internationales à l’Université Paris II Panthéon-Assas & Sorbonne Université. 

4 août 2020. Une violente explosion retentit, le port de Beyrouth vient d’être soufflé. L’explosion coûta la vie à plus de 200 personnes, fit des milliards de dollars de dégâts, et laissa des centaines de milliers de personnes sans abri. Bien plus qu’un simple échec de la sécurité du port au regard des réserves de nitrate d’ammonium qui s’y trouvaient, il s’agit de l’échec d’un système dans son entièreté. Le Liban, pays de 10000 et quelques km², est déjà marqué depuis plusieurs années par une crise d’une ampleur sans précédent, une « crise systémique », affectant l’ensemble des aspects de la vie des libanais, et des réfugiés présents sur le territoire, dont l’arrivée massive (on estime que les réfugiés comptent pour plus de 20% de la population totale du Liban) a davantage plongé le pays, en incapacité de les accueillir, dans un abîme qui ne cesse de se creuser. Se rajoute à cela l’épidémie de coronavirus, qui engorge les hôpitaux, alors que ceux-ci manquent de moyens.

Alors qu’il est estimé que plus de 55% de la population est considérée comme pauvre à l’heure actuelle, et qu’une famine se profile à l’horizon avec l’explosion du port, qui stockait une partie importante des réserves alimentaires, une réponse urgente est nécessaire. Le pays, dont la balance commerciale est terriblement déficitaire, important notamment 85% de sa nourriture, et dont la monnaie ne cesse de se dévaluer, aura fort à faire dans les prochains mois. Dans cet article, nous tenterons d’explorer la crise libanaise, et de mieux comprendre les dynamiques à l’œuvre permettant d’appréhender efficacement la situation actuelle du pays, et les jeux régionaux dans lequel ce dernier risque de se retrouver.

La mise en échec d’un système politique aux failles multiples

Le système politique libanais, hérité du système féodal mis en place sous la domination ottomane, était pensé pour contenter toutes les communautés religieuses au sein d’un projet national commun. Les sièges au Parlement deviennent, à partir de l’instauration du mandat français en 1920, répartis entre les différentes communautés, à raison de 6 sièges pour les chrétiens et 5 pour les musulmans, ce qui correspondait à la répartition confessionnelle constatée lors du recensement de 1932, le dernier effectué au sein du pays. Le système est conservé après 1943, année de l’indépendance. Les sièges ont depuis été répartis de façon équitable, au sortir de la guerre civile, afin de donner une plus juste représentation des musulmans. A cela s’ajoute une répartition fixe des trois postes principaux, le poste de Président de la République devant aller à un chrétien maronite, celui de Président du Conseil à un sunnite, et celui du Président de la Chambre des Députés à un chiite : ces trois individus forment la « troïka » de l’exécutif, pensée comme telle dans l’accord de Taëf fin 1989, qui a mis fin à 15 ans d’une sanglante guerre fratricide, dans le but de rééquilibrer le pouvoir en faveur du Premier ministre.

Dans un système néoféodal comme celui du Liban, marqué par un découpage communautaire et religieux de la vie politique, les politiciens locaux, transformés en véritables seigneurs, marquent leur influence sur la vie politique du pays bien plus que ne le fait l’Etat central. Le pays, marqué par un prégnant laissez-faire de l’appareil d’Etat, connut la prospérité durant nombre d’années. La guerre civile, de 1975 à 1990, puis l’occupation syrienne jusqu’en 2005, mirent un frein notable à l’expansion économique, alors que le même système économique est conservé et que le besoin de services sociaux se fait sentir. Par exemple, l’accès à l’eau et l’électricité n’est pas assuré 24 heures sur 24 comme cela était promis, obligeant les libanais à se fournir en moteurs auprès d’organisations quasi-mafieuses opérant en totale impunité, ayant réussi à se rendre indispensables et bénéficiant du concours de politiciens locaux. Un profond système clientéliste, qui permet de s’assurer du soutien électoral d’une partie de la population en échange d’avantages de tous types, renforce la crise sociale en empêchant l’Etat d’utiliser ces fonds : la quasi-absence de services publics plonge nombre de libanais dans une précarité croissante.

Du fait d’un subtil jeu d’alliances à visée électorale entre le Courant Patriotique Libre du Président Michel Aoun (porté au pouvoir en 2016 après 2 ans de vacance et la promesse de nommer Saad Hariri Premier ministre), et de partis à majorité chiites – Amal et le Hezbollah, la vie politique libanaise sombre dans un fixisme particulièrement déroutant pour les institutions internationales et pour les partenaires, régionaux comme internationaux, qui enjoignent, depuis plusieurs années déjà, le pays du Cèdre à des réformes. Alors que le prochain gouvernement, dirigé par Saad Hariri, tarde à être formé en dépit des appels de la communauté internationale, l’incertitude est, plus que jamais, présente.

L’art de l’ingérence, et les jeux d’influence à l’œuvre dans la région

Chaque communauté au Liban a, dans son histoire, tissé des liens avec une ou plusieurs puissances étrangères : les maronites s’appuyèrent sur la France pour bâtir le Liban dans sa forme actuelle, les chiites ont trouvé un soutien de poids dans l’Iran, et les sunnites ont reçu le soutien de puissances régionales telles que l’Egypte à l’époque du panarabisme, et des pétromonarchies après la fin de la guerre civile et l’arrivée au pouvoir de Rafiq Hariri, proche des saoudiens.

Le véritable tournant pour le patronage saoudien est intervenu en 2017 : jugé trop complaisant avec le Hezbollah, satellite iranien, par Mohammed bin Salmane, Saad Hariri est « convoqué » à Riyad et remet sa démission dans la foulée, que le Président Aoun refusa. Depuis ce jour, Saad n’est plus perçu comme un allié pour la dynastie al-Saoud, et est persona non grata auprès des pays du Golfe, dont il cherche à retrouver la confiance ; dans le même temps, celui-ci cherche à renforcer ses liens avec la Turquie, ayant besoin d’alliés solides pour le soutenir alors que celui-ci se retrouve en opposition frontale avec le Président. La Turquie, dernier acteur à être entré dans la danse régionale, n’en est pas moins majeur.

On peut distinguer deux temps. Le premier commence au début des années 2010 et se traduit par un engagement croissant de la Turquie. Avec la démission d’Ahmet Davutoglu en mai 2016, puis le coup d’Etat avorté deux mois plus tard, Erdogan a accru son emprise, notamment sur la politique étrangère. L’interventionnisme croissant dont fit preuve la Turquie dans la région était le moyen de galvaniser une petite majorité de turcs autours de son projet islamo-conservateur, alors que l’économie est en berne. Cherchant à défaire l’héritage de Mustafa Kemal Ataturk notamment dans l’occidentalisation du pays, Erdogan fit face, après un Etat de grâce porté par les très bons résultats économiques turcs, à une forte inflation. Le mouvement d’hostilité à la France qui secoua le monde musulman à la fin 2020, avec des manifestations notamment à Beyrouth, est en ce sens un subtil moyen : en galvanisant les individus autour d’une transcendance, qui aurait présumément été insultée par les caricatures de Charlie Hebdo, Erdogan a réussi, ne serait-ce que temporairement, plusieurs choses. Premièrement, l’intervention du président français Emmanuel Macron, qui se porte garant du plan d’aide au Liban, put être perçue comme une ingérence. Il s’agissait de damer le pion à la France, qui avait pris parti pour la Grèce durant la crise en Méditerranée orientale et qui est à la recherche d’un second souffle dans sa politique moyen-orientale. Deuxièmement, il permet, dans une logique néo-ottomane, de faire passer la Turquie pour le soutien indéfectible des peuples musulmans, surtout sunnites, reprenant la place laissée par l’Arabie Saoudite, ennemie des Frères Musulmans qu’Erdogan soutient, et qui est en perte de vitesse du fait de l’assassinat de Jamal Khashoggi fin 2018. Troisièmement, cela lui est particulièrement salutaire sur le plan intérieur : la religion lui permit de renforcer sa base face à la crise économique, aggravée par la crise du coronavirus.

La stratégie semble toutefois avoir changé avec l’élection de Joe Biden à la Maison Blanche : il est fort probable que la Turquie, soutenue par l’administration Trump, se retrouve dans une situation complexe : n’étant pas vraiment l’alliée de la Russie, et ayant perdu un soutien à la Maison Blanche, il est tout à fait probable que la volonté de rapprochement du président Erdogan vis-à-vis de ses partenaires européens l’aide à s’affranchir de l’isolement qu’il risque pour son action belliqueuse et son soutien inconditionnel aux Frères Musulmans. Ces derniers sont opposés à la dynastie al-Saoud, wahhabite, qui vient d’opérer tout récemment, avec son partenaire émirati, un rapprochement et, nous pouvons même le dire, une réconciliation, avec le Qatar, qui jusqu’ici était isolé sur la scène régionale, obligé à une alliance de circonstances avec l’Iran. La Turquie a donc besoin de retrouver des liens étroits avec l’Union Européenne : c’est en ce sens que les présidents Macron et Erdogan ont beaucoup communiqué pour détendre une situation qui était explosive. Le retour en force d’une alliance sunnite pourrait constituer à la fois un problème pour l’Iran, qui se retrouverait face à des vents contraires, et pour la Turquie, qui ne pourrait dès lors assurer son rôle de sponsor du sunnisme.

Jusqu’ici, la Turquie, au travers de divers projets, d’investissement, ou encore culturels, avait réussi à s’octroyer un ancrage modéré auprès de la communauté sunnite. Ceci est d’autant plus marqué au nord du Liban, à majorité sunnite et particulièrement paupérisé, qui comporte également une forte population d’origine turque, à laquelle le gouvernement turc proposa d’offrir la nationalité. Les alentours de Tripoli sont une véritable bombe à retardement, et il n’est pas rare que des manifestations y aient lieu du fait de la dégradation des conditions de vie ; certaines revêtirent d’ailleurs un aspect pro-turc. Le son de cloche est toutefois très différent dans la communauté arménienne du Liban, très nombreuse (environ 140000 personnes), qui perçoit la Turquie comme une menace, aussi bien vis-à-vis du génocide de 1915, que pour l’intervention du régime turc auprès de ses alliés azéris.

L’Iran, quant à lui, jouit d’un rôle direct accru sur la scène régionale après des années de repli sur sa politique intérieure, notamment dues à la coûteuse et destructrice guerre Iran-Irak (1980-1988). Avec le Hezbollah, qui pouvait déjà se targuer, en 2000 et 2006, d’avoir fait reculer Tsahal, l’armée israélienne, l’Iran dispose d’un ancrage solide pour concrétiser ses rêves d’« arc chiite », du Liban à l’Iran en passant notamment par l’Irak et la Syrie. Les chiites, très majoritaires en Irak, occupent une place plus importante du pouvoir depuis la chute de Saddam Hussein en 2003 : cela tend à se renforcer davantage. Cette politique ne va pas sans délétères conséquences : l’Iran dépense beaucoup pour financer ces guerres, et le Hezbollah, envoyé sur plusieurs fronts à la fois (Syrie, Irak, et potentiellement Yémen), en est affaibli. L’interventionnisme intensif de la milice à l’étranger agace, y compris dans les rangs de ses alliés : un journaliste proche du parti, Kassem Kassir, a critiqué l’inféodation de la milice à la République islamique, sur une chaîne appartenant à Nabih Berri, Président de la Chambre des Députés, et leader du mouvement Amal, allié au Hezbollah. Alors que le premier parti se focalise exclusivement sur le Liban, l’autre soutient une vision régionale, et contribue à dessiner l’arc voulu par Téhéran. En empruntant le Boulevard Khomeini pour faire le trajet aéroport-centre de Beyrouth, une chose frappe immédiatement pour qui le connait : des banderoles à l’effigie de Qassem Soleimani, le général tué au tout début de l’année 2020 par une frappe américaine, sont visibles partout. Sur les murs d’immeubles, il est également possible d’observer des graffitis ou peintures à la gloire de martyrs de la « résistance », tombés contre l’Etat islamique mais aussi dans des guerres qui ne sont pas celles du Liban, comme la guerre en Syrie. Malgré la quasi-victoire, Bachar el-Assad restant au pouvoir, et l’opposition étant quasiment défaite, il s’agit très certainement d’une victoire pyrrhique pour la République islamique.


Banderole en Hommage à Qassem Soleimani, « Le Martyr de la Résistance », Février 2020, Haret Hreik (Quartier sud), Beyrouth

L’échec d’une révolution face à l’immobilisme d’un système déliquescent

Si la thawra (« révolution » en arabe) est morte, c’est pour plusieurs raisons : l’opposition du Hezbollah, parti le plus conservateur au Liban, à toute forme de changement politique, empêche la tenue de réformes pourtant cruellement nécessaires. Les autres partis, également réticents, n’ont toutefois pas l’opportunité que le Hezbollah possède : une milice lourdement armée, potentiellement plus puissante que l’armée régulière, qui permet de maintenir le statu quo. On pourrait, à s’y méprendre, penser que le Hezbollah est uniquement enclin à résister contre Israël : c’est d’ailleurs comme ça que le « parti de Dieu » justifie sa légitimité, ayant été la seule milice à être autorisée, à l’issue de l’accord de Taëf, à conserver ses armes pour cette raison. Ce « monopole de la résistance légitime » leur permit, pendant plus de 30 ans, de ne pas être inquiétés. En plus de cela, le Hezbollah jouit d’une solide popularité auprès de certains chiites du fait des services sociaux qu’il fournit. Les revenus de la contrebande (notamment de pétrole à la frontière), les « subventions » du régime iranien et la délétère spirale du clientélisme que celui-ci s’était juré d’abattre permettent au Hezbollah d’entretenir un quasi-« Etat dans l’Etat », légitimé à la fois par la « résistance », supposée ou réelle à Israël, et par leur alliance de gouvernement avec le Courant Patriotique Libre du général Michel Aoun, qui donne un ancrage politique à l’influence du Hezbollah. 

Pourtant, on se rend compte assez rapidement que cela ne constitue qu’une partie des prérogatives que le Hezbollah s’est attribuées, puisqu’il sert également de proxy pour le prolongement de la politique étrangère de l’Iran, mais serait également à même de retourner ses armes contre ceux qui contesteraient son autorité. On peut citer en ce sens les vagues d’attentats à la bombe en 2005, dont le plus tristement célèbre est celui de Rafiq Hariri, ex-Premier ministre, qui mènera à la « révolution du Cèdre » chassant pacifiquement les syriens du pays. On peut également mentionner le coup de force en 2008 : alors accusé d’avoir placé au sein de l’aéroport un système d’écoutes, dans un contexte de verdict incriminant le Hezbollah pour l’attentat mentionné ci-dessus, ce dernier prit d’assaut certains lieux du pays, dont l’aéroport. Ces évènements semblent indiquer que le Hezbollah, dont le chef, Hassan Nasrallah, jouit d’une aura à peine écornée par la crise, protège ses intérêts avant ceux du Liban et de sa population, et maintient sa prééminence par la peur.

Lebanese flag and revolutionary hand monument raised at Martyr’s Square in downtown Beirut where protests and demonstrations are taking place. Photo taken in Beirut, Lebanon on February 20, 2020.

La « révolution » a également souffert d’un mauvais concours de circonstances : ces dernières sont parfois importantes à prendre en compte afin de comprendre un événement. Ici, le coronavirus eut deux effets délétères : il permit de justifier plusieurs confinements de la population, et des restrictions dans la liberté de mouvement permettant d’empêcher toute manifestation légale ; de plus, le Président de la République française, qui avait promis de revenir au Liban au moment de Noël 2020, a dû annuler son déplacement, retardant ainsi la rencontre avec les dirigeants libanais qui, peut-être, aurait pu être fructueuse.

Vers un changement ?

Le vent semble toutefois tourner, avec une victoire des indépendants aux élections étudiantes dans plusieurs universités privées (85 sièges sur 101 à l’Université Saint-Joseph par exemple), laissant présager un regain d’intensité pour la thawra. A l’heure où de plus en plus de libanais sombrent dans la précarité et dans la famine, où d’autres quittent la terre de leurs ancêtres pour trouver ce qu’il n’y a plus dans le pays du Cèdre (un travail stable et bien rémunéré, des services publics…), le mouvement pourrait bien renaître au travers des étudiants libanais. Des initiatives fusent également de part et d’autre, notamment celles impliquant la diaspora, pour proposer des services que l’Etat ne peut offrir : cela risque toutefois d’accentuer l’effritement de ce dernier et d’occasionner une « nation d’ONG ». L’encadrement et la supervision des projets par la communauté internationale est en ce sens nécessaire.

L’autre point, crucial, concerne la santé du système financier dans son entièreté. L’hyperinflation dont le pays est victime depuis plus d’un an entrave fortement sa marge de manœuvre et nécessite une réponse urgente, conditionnée à la mise en œuvre de réformes, toujours repoussées. L’audit de la Banque du Liban, qui est absolument nécessaire pour évaluer la santé réelle d’une institution opaque ayant usé de subtils montages financiers devrait avoir lieu prochainement, malgré une première tentative échouée. Le système financier est en déroute totale, alors qu’il fut la source de la prospérité du Liban lorsque transitaient les capitaux des pétromonarchies. La Suisse a récemment demandé des comptes au directeur de la Banque du Liban, Riad Salamé, et gelé ses avoirs pour s’assurer de sa coopération dans une enquête concernant de potentiels détournements de fonds.

Enfin, au-delà des jeux de pouvoirs régionaux, il sera intéressant d’observer si un changement de politique sera opéré avec l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, et la résurrection du deal sur le nucléaire iranien. Cela pourrait avoir deux effets contraires : permettre à l’Iran de retrouver un second souffle dans ses finances et donc de renforcer les positions de ses proxies, ou l’inciter à ralentir son action à l’étranger en échange de la levée progressive des sanctions. Alors que l’administration Trump n’hésitait pas à cibler les soutiens de l’Iran et du Hezbollah, y compris libanais, et soutenait Israël avec véhémence, chapeautant divers rapprochements avec des pays arabes, y a-t-il possibilité qu’un changement de ton s’opère désormais, notamment de la part d’Hassan Nasrallah, qui appelait, il y a quelques mois, le Liban à se tourner vers la Chine ? L’aide de cette dernière se ferait d’ailleurs indépendamment du régime politique, et n’est pas perçue comme une solution pour les manifestants, qui ne veulent voir la classe politique au pouvoir s’en trouver renforcée. 

Les dynamiques régionales sont assez floues : alors qu’un axe Turquie-Qatar semblait se dessiner, du fait de leur proximité avec les Frères Musulmans, dans le même temps, le Qatar et l’Iran, tous deux isolés, se sont naturellement rapprochés ; les proxys de la Turquie affrontent ceux de l’Iran sur le sol syrien, tandis que les deux se sont alliés pour combattre les forces kurdes en Irak et entretiennent des relations cordiales. A l’heure actuelle, alors que le Qatar, les Emirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite semblent s’être réconciliés, il est impossible de savoir si une grande coalition sunnite contre l’Iran verrait le jour, et si oui, si la Turquie s’aliénerait ce nouveau bloc. Il est possible toutefois d’affirmer qu’au vu du rapprochement entre Israël et les pays de la péninsule arabique, le Liban, du fait de l’importance du Hezbollah dans sa vie politique, s’en trouvera encore plus isolé. Tant de fois, le Liban s’est vu refuser l’octroi de fonds des puissances sunnites, qui le conditionnent à la fois à des réformes et à la capacité pour l’Etat de s’affranchir du Hezbollah. 

Rien ne peut prédire ce qui adviendra du pays du Cèdre, qui, tant de fois par le passé, renaquit de ses cendres. Une chose est cependant certaine : la crise que le Liban traverse actuellement ne cesse d’empirer, et nécessite une réponse rapide de la communauté internationale, faute d’action de la part d’un Etat déliquescent, pris dans les jeux d’influence régionaux, et incapable, à l’heure actuelle, de se constituer une identité forte. La constitution d’un projet dans lequel tous les libanais se retrouveraient a toujours été le principal problème : c’est ce que la « révolution » d’octobre 2019 tenta de faire, sans succès.
Comme le disait si justement le journaliste Georges Naccache à propos du Pacte National de 1943, dans lequel chrétiens et musulmans s’engageaient à défendre un pays à la fois affranchi de l’influence occidentale et de l’influence orientale, « Deux négations ne font pas une nation ». Et, tant que l’Etat libanais ne sera qu’une arène, à la fois pour les puissances régionales et pour les acteurs politiques du pays, toute sortie de crise semble compromise.


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