Les Jeux Olympiques dans les Relations Internationales

L’Association des Jeunes Internationalistes publie un article rédigé par Amélie Chalivet, étudiante du Master en Relations Internationales à l’Université Paris II Panthéon-Assas & Sorbonne Université. 

Dès la rédaction de la Charte olympique en 1894, l’apolitisme olympique est mis en avant et le projet de « contribuer à la construction d’un monde meilleur et pacifique » s’impose au sein du Comité international olympique (CIO) fondé à Paris lors du premier Congrès olympique par le baron Pierre de Coubertin. Cependant, dans la réalité, les deux impératifs contradictoires que sont l’idéal de neutralité olympique et les enjeux des relations internationales s’affrontent.

Les Jeux Olympiques sont des évènements sportifs internationaux majeurs qui ont lieu tous les deux ans (avec une alternance entre les JO d’été et ceux d’hiver). Leur origine remonte à l’Antiquité, lorsque des épreuves sportives sont organisées à Olympie en 776 avant J-C. Le baron Pierre de Coubertin souhaite les faire renaître à la fin du XIXe siècle, ce qui a effectivement lieu en 1896 avec les premiers Jeux Olympiques de l’ère moderne qui se tiennent à Athènes. Les enjeux nationaux et internationaux dépassent le simple sport dans cette jeune Europe des Nations. La référence à l’Antiquité évite justement à Coubertin d’éveiller les nationalismes. Quatorze pays participent et, à la suite de ce succès, les Grecs veulent conserver les Jeux à Athènes pour compenser le manque de légitimité de leur nation au sein de l’Europe, ce que Coubertin refuse en imposant la ville de Paris pour les olympiades suivantes.

L’Europe de la fin du XIXe est composée de nations divisées et en concurrence, notamment dans les luttes coloniales mais aussi du fait de l’affrontement franco-allemand et de la montée des nationalismes. Les JO de Stockholm de 1912 sont déjà une tribune pour les nations européennes qui revendiquent leur indépendance comme les Tchèques, les Slovaques et les Finlandais. Cependant, une unanimité de façade se dessine avec la mise en place du drapeau (dont la couleur des anneaux et le fond blanc rappelle au moins une couleur du drapeau de chaque pays du monde), de la flamme et de la fameuse maxime : « l’important dans ces olympiades, c’est moins d’y gagner que d’y prendre part ».

La rivalité franco-allemande qui dure depuis 1870 conditionne la participation allemande aux JO (cette nation est absente aux JO d’Athènes ainsi qu’au Congrès de la Sorbonne en 1894). Néanmoins, les JO permettent un affrontement régulier alors que la paix mondiale est fragile. Ils sont parfois considérés comme une guerre symbolique que l’olympisme tente de contrôler. La presse allemande déclare dès 1913 que « l’idée olympique de l’ère moderne symbolise une guerre mondiale, qui ne montre pas son caractère militaire ouvertement ». 

Les vaincus de la Première Guerre Mondiale sont exclus des JO d’Anvers en 1920, les « Jeux de la Victoire » inaugurent ainsi les premiers boycottages de l’histoire du sport. Les JO deviennent alors un instrument de propagande et de pression diplomatique. L’Allemagne est exclue des JO de Paris de 1924 et cette sanction fait en quelque sorte partie des réparations définies par les Alliés. Par ailleurs, en 1932, à Los Angeles, il faut intercaler la délégation britannique entre les délégations française et allemande pour éviter une altercation. Du côté de l’URSS, il s’agit plutôt d’un boycottage de nature politique du fait du danger de l’influence de la révolution bolchevique en France. De plus, l’Internationale lutte contre le CIO considéré comme aristocratique et bourgeois.

On assiste dans les années 1920 aux premières manifestations de l’influence fasciste sur le terrain. Dès les JO de Paris de 1924, lors de l’épreuve de fleuret entre la France et l’Italie aux JO de Paris de 1924, une décision de l’arbitre est considérée comme partiale par l’équipe italienne qui quitte la salle en entonnant le chant fasciste avant d’être interdite de compétition. 

Olympische Spiele 1936 in Berlin, Siegerehrung im Weitsprung: Mitte Owens (USA) 1., links: Tajima (Japan) 3., rechts Long (Deutschland) 2., Zentralbild/Hoffmann

En 1936, les JO de Berlin, une véritable vitrine du nazisme, mettent à mal l’apolitisme prôné par le CIO qui n’est pas revenu sur son choix de 1931 (un gage de confiance accordé à la République de Weimar). De nombreuses menaces de boycott sont proférées mais Avery Brundage (le représentant du CIO) visite Berlin en 1935 et insiste sur le fait que « la politique ne devrait pas être amenée dans le sport ». Hitler conserve les JO. Quarante-neuf nations sont présentes, ce qui est un record. Grâce à une propagande politique bien huilée, Hitler veut impressionner les délégations étrangères et les médias. Les hymnes et saluts nazis de la foule se multiplient, les brigades des Jeunesses hitlériennes se montrent sous leur plus beau jour, tout cela devant la caméra de Léni Riefenstahl qui réalise le film de propagande Les Dieux du Stade de 1938. Vingt millions de marks sont consacrés à l’organisation et les Jeux sont diffusés en direct pour la première fois. 

Pour l’Allemagne nazie, le sport permet de prouver la « supériorité raciale allemande » et de mettre en avant le culte du corps et de la performance, hérité de la Grèce antique. Simultanément, le régime tente de masquer la violence de sa politique intérieure : les panneaux antisémites sont retirés, les journaux sont moins agressifs et la rafle de Tsiganes qui a lieu quelques semaines avant le début des Jeux est masquée. L’Allemagne est d’ailleurs première au classement officieux des médailles. Toutefois, les quatre titres olympiques de Jesse Owen, athlète noir américain, ternissent la fête pour les Nazis. Owens détruit l’image de la supériorité de la race aryenne. Celui-ci est félicité par l’athlète allemand Lutz Long, ce qui constitue une image forte de ces JO. Ainsi, de la manière la plus flagrante de leur histoire, les JO sont un véritable instrument de propagande. Coubertin, instrumentalisé par Hitler, justifie le choix de Berlin en 1936 par cette phrase : « les Jeux doivent épouser la vie du monde ».

Au même moment, des Contre Jeux sont préparés à Barcelone et la décision d’organiser des « Olympiades populaires » est prise en juillet 1936. Des sportifs de vingt-trois pays, notamment issus du mouvement ouvrier, se rendent à Barcelone dès le 14 juillet mais dans la nuit du 18 au 19, le soulèvement militaire franquiste débute. Des athlètes sortent pour aider le peuple, certains sont blessés ou tués et les épreuves n’ont finalement pas lieu.

Après la Seconde Guerre Mondiale, le mouvement olympique reprend avec les Jeux d’Helsinki en 1952. Ce choix est symbolique étant donné que la Finlande a fait du sport un élément majeur de sa rénovation nationale et que ce pays a résisté à la domination tsariste. Elle fait office de « zone franche » pour la première participation de l’URSS aux JO mais les athlètes soviétiques sont tout de même regroupés dans le « camp retranché » d’Otaniemi. Pour la première fois, l’environnement culturel et médiatique occupe une place importante, notamment du fait de la médiatisation qui amplifie l’évènement.

A Melbourne, en 1956, l’Australie devient le premier pays de l’hémisphère sud à organiser l’évènement et représente ces nations qui se considèrent désavantagées du fait de l’inversion des saisons. Cette même année se déroulent les deux évènements internationaux que sont l’insurrection hongroise à Budapest et l’affaire de Suez. Ainsi, l’Espagne, les Pays-Bas et la Suisse se retirent pour protester contre l’invasion des chars russes en Hongrie tandis que l’Egypte, l’Irak et le Liban reprochent au CIO d’avoir refusé d’exclure la France, la Grande-Bretagne et Israël des JO. La finale de water-polo entre la Hongrie et l’URSS illustre ces tensions géopolitiques et se finit littéralement dans un bain de sang. Ces Jeux marquent aussi le début de la fuite des athlètes de l’Est qui deviennent un argument de propagande politique pour les Etats-Unis. En effet, 45 athlètes hongrois demandent alors l’asile à l’Australie. 

Le choix de la ville par le CIO s’avère crucial. Par exemple, l’attribution des JO de 1960 à Rome et de ceux de 1964 à Tokyo sont des symboles de la volonté de redonner à ces deux vaincus de la Seconde Guerre Mondiale leur place sur la scène internationale. Aux JO de Rome de 1960, l’Ethiopien Abebe Bikila est vainqueur sur le marathon, devenant ainsi un mythe fondateur et symbolique en pleine décolonisation. Il marque le début de l’émergence africaine sur cette scène sportive internationale. Tout aussi symboliquement, le 16 octobre 1968, deux sprinters afro-américains, Tommie Smith et John Carlos, lèvent leur poing ganté de noir (symbole du Black Power) sur le podium des JO de Mexico pour protester contre la ségrégation raciale aux USA. Les Jeux deviennent une tribune efficace pour promouvoir un message politique, surtout avec la médiatisation croissante.

L’Afrique du Sud, qui subit le régime de l’apartheid depuis 1948, n’est plus invitée à partir de 1964 et le CNO (Comité National Olympique) sud-africain est exclu en 1970. Cela n’empêche pas trente-deux pays africains de boycotter les JO de Montréal en 1976 pour dénoncer l’inaction internationale envers ce régime. Les distinctions raciales au sein de l’olympisme prennent fin avec la décolonisation mais le mouvement est toujours accusé de couvrir la pratique de l’apartheid. On voit malgré tout une progression de la visibilité de cette toute jeune Afrique grâce aux Jeux Olympiques.

Aux JO de Munich, le 5 septembre 1972, une prise d’otage d’athlètes israéliens de l’équipe de lutte par un commando terroriste palestinien de l’organisation « Septembre noir » tourne au drame avec la mort de 9 athlètes et d’un policier. Le surlendemain de cet évènement, les manifestations sportives reprennent leur cours, ce qui est ensuite vivement critiqué et qui montre une nouvelle fois la volonté du CIO de rester hors du domaine politique.

Dans un contexte de Guerre froide, les classements olympiques officieux deviennent source de compétition pour l’URSS et les Etats-Unis. Les deux vainqueurs de la guerre présentent deux modèles d’organisation du sport différents. Les Américains possèdent une vision libérale du sport qui ne nécessite qu’une modeste intervention de l’Etat et qui fait aussi office de spectacle et de loisir. Dans l’autre camp prime une vision étatique du sport qui doit répondre aux impératifs économiques nationaux et qui reste au service de l’idéologie soviétique en privilégiant les sports de masse (avec notamment la création des Spartakiades).

En 1976, lors des Jeux de Montréal, la jeune gymnaste roumaine de 14 ans, Nadia Comaneci, réalise un exploit en obtenant la note maximale de 10 ainsi que la médaille d’or au concours général. Cet exploit a pour effet de dédiaboliser le régime de Ceausescu aux yeux du monde. Il faut tout de même souligner qu’elle tentera de fuir lors des Jeux de Los Angeles de 1984 et qu’elle parviendra à rejoindre les Etats-Unis quelques mois avant la chute du mur.

 1980, en pleine « Guerre fraîche », trente-cinq pays boycottent les JO de Moscou pour protester contre l’invasion soviétique de l’Afghanistan de 1979, boycott encouragé par les Etats-Unis. Le mouvement olympique regrette alors ce qu’il appelle « le choc des propagandes ». Quatre ans plus tard, l’URSS, Cuba et quatorze nations du bloc boycottent les JO de Los-Angeles, arborant comme prétexte le manque de sécurité du fait des attaques antisoviétiques sur le sol américain. Ainsi, après le « coup de Kaboul », on parle de retour à la « guerre olympique ».

Contrairement aux Anglais qui ont une vision beaucoup plus élitiste, Pierre de Coubertin souhaitait appliquer le principe de l’amateurisme dans le but de maintenir l’argent éloigné de l’olympisme. Cependant, dès les années 1980, la mondialisation de l’économie voit l’emprise du marché sur les Jeux gagner de l’ampleur. En effet, le CIO commence à engager des stratégies financières, contredisant ainsi sa politique traditionnelle. Il vend les droits de retransmission et accepte que des firmes multinationales payent pour être associées aux JO. Les flux monétaires alors générés sont supérieurs au montant des richesses créées dans une vingtaine de pays du Tiers-Monde. 

L’ancien président du CIO de 1980 à 2001, l’Espagnol Juan Antonio Samaranch, surnommé le « Seigneur des anneaux » est le principal acteur de cette transformation économique. Il permet le lobbying de la télévision et rend le financement du mouvement olympique entièrement privé, rendant ainsi les JO rentables pour la première fois de leur histoire. Pour cela, il modifie la charte olympique qui interdisait le sponsoring, les droits télévisuels et le merchandising des JO en ajoutant « sauf pour le CIO ». Les sommes investies pour chaque olympiade sont pharamineuses comme aux JO de Séoul en 1988 où au lieu des 4.0 milliards d’euros prévus, le coût final s’élève à 8.3 milliards d’euros. Cependant, les retombées économiques sur le long terme sont réelles sur le développement de l’emploi, du tourisme et de l’économie du sport. 

Un grand déséquilibre dans l’organisation persiste entre les continents : vingt Jeux ont été organisés en Europe (soit plus du double de manifestations par rapport au reste du monde), six Jeux en Amérique du Nord, trois en Asie, deux en Océanie, l’Afrique n’a jamais obtenu de JO tandis que l’Amérique du Sud n’en a eu qu’une seule fois. On observe un monopole du Nord qui s’accentue encore pour les JO d’hiver.

Les Jeux Olympiques sont donc loin d’être détachés des enjeux géopolitiques et géoéconomiques de notre monde, et ce malgré leur prétention de rassembler les peuples lors d’une manifestation pacifique et apolitique. Que ce soit dans le cadre de la rivalité franco-allemande ou au cœur de la Guerre froide, l’olympisme a failli à son objectif de neutralité et, d’un point de vue économique, s’est vu forcé de mettre l’argent au cœur du système, ouvrant ainsi la porte au dopage et à la corruption.

La décision d’accorder les JO de 2008 à Pékin témoigne d’un geste politique en faveur d’une des plus grandes puissances mondiales, qui représente un cinquième de la démographie mondiale et qui n’est pourtant pas exempte de polémiques à propos de l’occupation du Tibet et de la question des Droits de l’Homme. La Chine cherche aujourd’hui à devenir la nouvelle puissance sportive en dépassant les Etats-Unis. « Pour les Chinois, une médaille olympique signifie quelque chose politiquement », affirmait un membre du conseil olympique asiatique en 2012. L’affrontement, aujourd’hui économique, entre la Chine et les Etats-Unis n’est donc pas une tendance récente dans le sport. En 2008, la Chine remportait déjà le classement des nations à une époque où l’on considérait le sport comme le seul domaine dans lequel la Chine pouvait rivaliser avec les Etats-Unis. L’organisation des JO d’hiver de Pékin 2022 est ainsi un enjeu de puissance pour la Chine, ainsi qu’un enjeu de politique domestique depuis qu’un groupe de défense de la minorité ouïgour a demandé au CIO de revenir sur cette attribution.

Bibliographie

  • Augustin, J-P., Gillon, P. L’Olympisme. Bilan et enjeux géopolitiques (Paris : Armand Colin, 2004), 171p.
  • Boniface, P. JO Politiques : Sport et relations internationales (Paris : Jean-Claude Gawsewitch, 2002), 249p.
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  • Lagrue, P. et Laget, S.. Le Siècle olympique. Les Jeux et l’Histoire (Athènes, 1896-Londres, 2012) (Encyclopaedia Universalis, 2015), 2754p.
  • Milza, P., Jequier, F., Tétart, P. dir. Le Pouvoir des Anneaux : Les Jeux Olympiques à la lumière de la politique (1896-2004) (Paris : Vuibert, 2004), 352p.

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