Sortir de l’impasse politique ou construire un escalier de Penrose ?

L’Association des Jeunes Internationalistes publie un article rédigé par Arnaud Boutin, étudiant en Licence 1 LLCER Albanais à l’Inalco et passionné de géopolitique.  

Dans la relation soudée qu’entretiennent l’Albanie et le Kosovo, on peut constater une pérennité du soutien à l’UÇK venant des politiciens albanais. Alors que les deux pays perpétuent conjointement leur avenir, le nec plus ultra de la glorification de l’UÇK ne cesse d’être réhaussé et ne cesse d’offenser Belgrade. Après plusieurs coups de théâtres institutionnels et gouvernementaux, l’Armée de Libération du Kosovo (UÇK) et son héritage se retrouvent davantage placés en devant de la scène diplomatique kosovare. Dans mon premier article, j’introduisais le Kosovo et le situais dans le contexte politique du début d’année 2020. Aujourd’hui encore, la guerre dite droite et juste de la libération du Kosovo menée par l’UÇK prévaut largement sur l’ensemble des déclarations internes et transnationales. Le Kosovo s’apprête à vivre des moments d’une importance capitale pour son avenir et devra tenter de s’orienter vers une série de colossaux changements pour faire de son territoire une nation européenne stable.

La scène politique au Kosovo a en effet presque changé depuis la démission de l’ancien premier ministre Ramush Haradinaj en juillet 2019 suite à sa convocation pour un interrogatoire par le Bureau du Procureur Spécialisé (SPO) des Chambres Spécialisées du Kosovo (KSC) à La Haye. Des élections législatives anticipées ont été organisées en octobre 2019 et en a émané une coalition à venir entre les deux partis vainqueurs : la LDK (Ligue Démocratique du Kosovo) avec ses 24,54% et la LVV (Lëvizja Vetëvendosje-« Autodétermination »-) avec ses 26,27%. Ce n’est qu’en février 2020 qu’un gouvernement a été accepté bilatéralement : le cabinet du premier ministre Albin Kurti. 51 jours plus tard, une motion de censure contre ce gouvernement est votée mais le cabinet continue comme administration intérimaire. Depuis, le climat disruptif entre les deux partis s’accentue et la LDK s’allie avec quatre partis minoritaires de l’Assemblée : l’AAK (Alliance pour l’avenir du Kosovo) de Ramush Haradinaj, l’Initiative Sociale-Démocrate NISMA de Fatmir Limaj, le KDTP (Parti Démocratique Turc du Kosovo) de Fikrim Damka et la SL (Liste Serbe) de Goran Rakić. Ensemble, ils se partageraient les ministères et formeraient ainsi le nouveau gouvernement. Albin Kurti et ses allégations de nouvelles élections esseulés, il fait appel à la Cour Constitutionnelle pour qu’elle juge la validité du décret du président Hashim Thaçi nommant ainsi Avdullah Hoti (LDK, premier vice-premier ministre du cabinet Kurti) comme nouveau premier ministre. Une fois le décret avalisé par le verdict, Abdullah Hoti devient premier ministre le 3 juin 2020 et la LDK obtient sept ministères, l’AAK quatre, NISMA et la Liste Serbe deux, et le KDTP un.

Richard Grenell en tant qu’envoyé pour le dialogue Kosovo-Serbie avec Donald Trump, le 21 janvier 2020 à Washington

Le cabinet Hoti avait annoncé changer la ligne directrice de réciprocité de mesures avec l’homologue serbe. En effet, toutes les mesures de taxation intégrale de produits serbes ont été abolies, initiative qu’Albin Kurti avait préféré fixer graduellement. Ce déblocage est fortement appuyé par Richard Grenell, l’envoyé de Donald Trump pour le dialogue Kosovo-Serbie et ex-Ambassadeur des États-Unis en Allemagne. Ce dernier, bien que n’ayant aucune expérience dans les Balkans et ayant de nombreuses fois été sujet à des critiques éristiques, il semble pourtant exercer une pression pour parvenir le plus rapidement à la signature d’arcanes compromettants. Ces derniers consistent à un échange territorial entre le Kosovo et la Serbie, de manière à concentrer les Albanais ensemble dans un Kosovo qui donnerait sa partie Nord peuplée de Serbes à son voisin. Ce possible concordat aurait un très large effet domino sur les pays des Balkans en particulier en Bosnie-Herzégovine, toujours fragilisée et divisée depuis les Accords de Dayton de 1995. Nonobstant ces fortes rumeurs, le plénipotentiaire Grenell et son président Trump, le premier ministre Avdullah Hoti et son président Thaçi, le Parti Démocratique du Kosovo (PDK) héritier de la guérilla albanaise UÇK, nient à l’unisson un quelconque accord de cette apparence. C’est dans ce contexte que Richard Grenell a convié les présidents serbe Vučić et kosovar Thaçi avec leur premier ministre à la Maison Blanche le 27 juin. Cette action conjointe vise à relancer le dialogue Kosovo-Serbie alors que le mandataire de l’UE Miroslav Lajčak, ancien ministre des Affaires Étrangères slovaque a commencé son mandat en rencontrant le président Thaçi et son premier ministre à Pristina. Suite à ces entrevues, il s’est rendu à Belgrade trois jours après des élections législatives annihilant toute opposition et confortant le parti du président serbe Vučić. Pendant que les rencontres entre émissaires s’organisaient à Bruxelles, Pristina et Belgrade, et que les parties kosovare et serbe commençaient à se rendre à Washington, un véritable coup de théâtre a retenti le 24 juin. Le Bureau du Procureur Spécialisé (SPO) des Chambres spécialisées du Kosovo (KSC) à La Haye publie un acte d’accusation à l’encontre de plusieurs hommes, dont le président Thaçi et le chef du PDK Kadri Veseli. Il fait état de 10 chefs d’accusation de crimes de guerre et contre l’humanité adressés au président, et d’une totalité de 100 personnes tués par les deux hommes ainsi que des coaccusés, anciens combattants de l’UÇK.

Miroslav Lajčak avec Avdullah Hoti au Gouvernement du Kosovo, le 16 juin 2020

C’est l’amendement n°24 du 3 août 2015 qui a instauré l’article 162 de la Constitution du Kosovo du 15 juin 2008 autorisant cette institution judiciaire spécialisée délocalisée à La Haye finalement créée en 2016. Elle est constituée de quatre chambres et est représentée par 19 juges internationaux et a été créée suite à l’échec du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) et à la révélation par Dick Marty, politicien suisse, d’un rapport accusant l’UÇK de trafic d’organes de prisonniers et d’autres crimes. Hashim Thaçi, l’actuel président de 52 ans était le chef politique de l’UÇK (pour laquelle il n’a jamais combattu sur le front) et Kadri Veseli, chef du PDK était lui chef des services secrets de l’ancienne milice albanaise. Cet acte d’accusation intervient seulement trois jours avant la rencontre à la Maison Blanche au moment même où le président Thaçi était dans l’avion pour s’y rendre. Le fait que l’acte était déjà constitué le 24 avril pourrait résulter de la possible menace de discréditation des KSC par les tractations menées par les États-Unis car l’absence de publications importantes depuis leurs créations pourraient les juger inefficaces et dispensables. La date de publication de l’acte montre bien la volonté d’empêcher tout pourparlers mené par les États-Unis et l’administration Trump, menaçant de réaliser cet échange de territoire, à risque pour la stabilité de la région. Néanmoins, l’indépendance du Kosovo en 2008 pourrait sembler elle aussi illégale aux yeux du droit international car la résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations Unies précisait que « la population du Kosovo pourra jouir d’une autonomie substantielle au sein de la République fédérale de Yougoslavie ». Néanmoins, selon la Cour Internationale de Justice (CIJ) dans un communiqué de presse le 22 juillet 2010, la déclaration d’indépendance du Kosovo du 17 février 2008 « n’a violé ni le droit international général, ni la résolution 1244 (1999) du Conseil de sécurité, ni le cadre constitutionnel. En conséquence, l’adoption de ladite déclaration n’a violé aucune règle applicable du droit international ». Enfin, pour contrer les États-Unis, le président Macron a invité ses homologues serbe et kosovar à un sommet à Paris pour reprendre le dialogue le 17 juillet. Même si chacun semble jouer sa stratégie de rapprochement unilatéralement, Richard Grenell affirme que le rôle de Washington dans le dialogue serait économique et que celui de Bruxelles serait politique. Il est nécessaire de rappeler l’attachement que le Kosovo conserve pour son allié américain depuis son intervention et son aide pendant la guerre. Les présidents Trump et Thaçi entretiennent ainsi d’assez bonnes relations et ce dernier avait même décoré l’ancien président américain Bill Clinton de la « Médaille de la Liberté » en 2019 et une statue à son effigie est présente sur le Boulevard Bill Clinton de Pristina.

Bill Clinton reçoit la « Médaille de la Liberté » par Hashim Thaçi, le 11 juin 2019 à Pristina

Suite à l’annonce bouleversante, la rencontre à Washington a été annulée et Hashim Thaçi s’est exprimé sur ces accusations lundi 29 juin à 20h00. Le premier ministre albanais Edi Rama a organisé une visite de deux jours pour parler de la situation avec tous les acteurs politiques du Kosovo et affirme : « L’Albanie sera toujours aux côtés du Kosovo ». Au cours de son discours diffusé peu après la visite d’Edi Rama, Hashim Thaçi a déclaré avoir réalisé que « nous, les combattants de l’UÇK, paierons un prix élevé, c’est le prix de la liberté du Kosovo. Chers citoyens, j’ai peut-être commis des erreurs politiques dans la paix, mais jamais des crimes de guerre ». Enfin, il a affirmé démissionner si l’acte d’accusation est confirmé. Surnommé le serpent (gjarpri en albanais), il a été une des figures éminentes de l’UÇK jusqu’à son désarmement. L’héritage de cette armée de libération est très marqué dans la vie culturelle et politique au Kosovo. Cela passe par des hommages, des commémorations et des monuments historiques, avant tout pour commémorer les victimes de la guerre et aussi pour rappeler le passé glorieux de l’UÇK qui a permis l’indépendance du pays. En effet, sans cette révolte violente, la population albanaise du Kosovo aurait continué à être persécutée par les forces de l’ordre yougoslaves. La glorification du mythe du combattant insurgé jusqu’au-boutiste demeure fortement imprégnée tant au Kosovo qu’en Albanie. Le soutien au combat dit légitimement intègre de l’UÇK s’observe d’abord au premier plan ; le président Thaçi montre fièrement son attachement et son appartenance à l’escadre sécessionniste en brandissant son fanion fulminant sur sa coque de téléphone portable ou encore sur son fond d’écran Facebook en rajoutant que « [p]ersonne ne peut réécrire l’histoire du Kosovo ! ». Ilir Meta, président albanais, Edi Rama homologue d’Avdullah Hoti, Lulzim Basha chef du Parti Démocratique albanais, mais aussi de nombreux autres politiciens ont affirmé leur soutien à la lutte menée par l’UÇK et ses protagonistes. De surcroît, deux banderoles affichées par des supporters lors d’un match de football opposant le FK Flamurtari au KS Luftëtari, en première ligue (Kategoria Superiore) albanaise ont conforté ce continuum de solidarité interétatique. Sur ces banderoles qui ont dû être enlevées et qui ont retardé le lancement de la rencontre étaient écrits les messages « Hashim Thaçi, Vlora est avec toi » et « Drenica cœur des Albanais » : Vlora est une ville méridionale albanaise et la Drenica est une région centrale au Kosovo qui est aussi le berceau de l’insurrection armée.

Ramush Haradinaj, ancien premier ministre mais surtout ancien combattant de l’UÇK avait été convoqué en 2008 par le TPIY, en 2012 par le tribunal de l’ONU et en 2019 par les KSC mais avait fini par être acquitté par « manque de preuves ». Ce fut également le cas pour Fatmir Limaj, chef du parti NISMA, et pour la plupart des convoqués. C’est en 2018 qu’un procès de 455 jours se tient suite à la révélation d’écoutes téléphoniques publiées en 2011 accusant de nombreux politiciens dont 11 dirigeants du PDK de trafic d’influence. Malgré ces écoutes révélant qu’Adem Grabovci, secrétaire du PDK, aurait favorisé l’embauche de protégés de dirigeants du PDK à la tête d’administrations et de grandes entreprises publiques, ils furent tous acquittés par « manque de preuves ». Les écoutes de l’Affaire Pronto révélaient aussi que le secrétaire Grabovci n’obéissait qu’à deux hommes quant à ces nominations : Hashim Thaçi et Kadri Veseli, aujourd’hui accusés de crimes d’une totalité de 100 personnes. De plus, le tribunal EULEX qui avait déjà acquitté de nombreux accusés, le scandale de corruption lié à l’Affaire Pronto mettait en cause certains membres de la mission EULEX : c’est pour cette raison que Malcolm Simmons, qui présidait l’assemblée des juges depuis trois ans, démissionna en 2017 en dénonçant une corruption déconcertante au cœur d’EULEX.

Parmi tous ces noms, ceux de Fatmir Limaj et de Ramush Haradinaj ressortent bien et pourtant ils sont encore présents aujourd’hui dans le cabinet Hoti car le NISMA de Fatmir Limaj possède deux ministères et l’AAK de Ramush Haradinaj en possède quatre. Quelle légitimité peut-on accorder à un gouvernement formé par cinq partis donc quatre regroupés avaient obtenu moins de 24% (score de la LDK) des votes lors des élections législatives de 2019 ? Comment cautionner qu’un des partis vainqueurs demeure sur le banc de touche ? De plus, la candidate de la LDK au poste de premier ministre en 2019, Vjosa Osmani, présidente de l’Assemblée du Kosovo et contre le gouvernement Hoti, s’est fait licenciée de son parti le 27 juin. Il appert que la LDK d’aujourd’hui est un mouvement politique erratique qui est en accord avec le président, avec des partis comme le NISMA et l’AAK, avec la LVV après 4 mois de guerre picrocholine, mais aussi avec le rôle de l’UÇK.

Angela Merkel, Hashim Thaçi et Emmanuel Macron lors du Sommet de Berlin pour les Balkans occidentaux le 29 avril 2019

Le président Hashim Thaçi va répondre aux accusations contre lui et devrait être convoqué si l’acte d’accusation est crédibilisé. Ce qui est intéressant est de savoir s’il va démissionner et mettre son amour irrépressible du pouvoir sans rendre désuète la prépondérance politique de l’UÇK. Néanmoins, il dispose d’une autre option : le paragraphe 1 de l’article 90 de la Constitution du Kosovo du 15 juin 2008 dispose : « Si le Président de la République du Kosovo est temporairement incapable de remplir ses responsabilités, il peut transférer volontairement les fonctions du poste au président de l’assemblée, qui exercera les fonctions de Président par intérim de la République du Kosovo ». Cependant les paragraphes 2 et 3 prévoient aussi : « La procédure de destitution du Président de la République du Kosovo peut être engagée par un tiers (1/3) des députés de l’Assemblée qui signera une pétition pétition expliquant les motifs de la destitution. […] Si la pétition allègue une grave violation de la Constitution, la pétition doit être immédiatement soumise à la Cour Constitutionnelle qui statut sur l’affaire dans les sept (7) jours à compter de la réception de la pétition » « Si le Président de la République du Kosovo a été reconnu coupable d’un crime grave ou si la Cour Constitutionnelle a déterminé qu’il a gravement violé la Constitution, l’Assemblée peut destituer le président par deux tiers (2/3) des voix de tous ses députés. » Si Hashim Thaçi décide de se retirer, le paragraphe 1 de l’article 86 de la Constitution dispose que « [l]’élection du Président de la République du Kosovo doit avoir lieu moins de trente (30) jours après la fin du mandat du président en service » et le paragraphe 6 que « [s]i aucun des candidats n’a été élu Président de la République du Kosovo au troisième vote, l’Assemblée se dissout et des nouvelles élections doivent avoir lieu dans les 45 jours. » Ce que la constitution essaye d’éviter, c’est évidemment une impasse politique. De plus, Hashim Thaçi a avoué au cours d’une interview désirer devenir un simple citoyen et ne pas se présenter aux élections présidentielles d’avril 2021. Néanmoins, l’issue des accusations à son encontre n’étant pas décidée, il peut parfaitement continuer son mandat.

Une autre issue attendue par certains serait qu’Albin Kurti ou Vjosa Osmani, fraîchement renvoyée de la LDK, effectuent un retour en force et briguent le poste de Président, ou de premier ministre. Néanmoins le problème principal demeure toujours inchangé : l’État qu’est le Kosovo n’est pas un pays européen à avenir assuré et scellé durable. Il pourrait être à l’image de sa situation entre 1999 et 2008 : en transition expectative d’un changement de statut. S’il revient à l’Albanie, les Balkans s’indigneraient, la Serbie de l’autoritaire démagogue Aleksandar Vučić et la région continuerait à être instable, le rêve de Grande Albanie brasillerait dans les yeux des nationalistes albanais avec une grande fragrance, peut-être avec l’espoir d’une intégration européenne à condition de trouver un accord avec la Serbie. S’il revient à la Serbie, alors, une réponse armée albanaise à brûle-pourpoint serait évidente et serait sûrement épaulée par les États-Unis, défendant leurs intérêts géostratégiques dans la région des Balkans occidentaux, appuyés certainement de l’OTAN. Si s’organisait cette fameuse partition du Kosovo, une indignation balkanique générale serait aussi évidente. Néanmoins, toutes ces conjectures relèvent d’un caractère éventuel, font partie d’une myriade d’autres hypothèses et ne sont pas obligatoirement imputables à l’avenir du Kosovo. En attendant de trouver une solution, les acteurs politiques auraient tout à gagner à construire conjointement le futur, outrepassant leurs différends. Au final, chaque solution ne conviendra pas à chaque partie.

Arnaud Boutin

Sources

De Camille Bayet

Etudiante en master 2 Relations Internationales // Panthéon-Assas & Sorbonne Université

2 réflexions sur “Sortir de l’impasse politique ou construire un escalier de Penrose ?”

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