Turquie – Kosovo : Des liens toujours plus étroits. Néo-ottomanisme ou coexistence fraternelle ?

L’Association des Jeunes Internationalistes publie un article rédigé par Elif Özocak, étudiante du Master en Relations Internationales à l’Université Paris II Panthéon-Assas & Sorbonne Université.

« Unutmayın, Türkiye Kosova’dır, Kosova Türkiye’dir »[1] déclare l’ancien Premier ministre turc Erdoğan, en 2013, dans un discours prononcé lors de l’inauguration de l’aéroport international Adem Jashari de Pristina, au Kosovo, devant les Premiers ministres d’Albanie et du Kosovo, Edi Rama et Hashim Thaçi. Cette phrase, loin d’être anodine, reflète les relations étroites entretenues depuis de nombreuses années entre les deux États de la péninsule balkanique[2]. Elle souligne les points de convergence historiques et culturels entre les deux pays qui, selon Erdoğan, seraient « la même civilisation. » Edi Rama, Premier ministre albanais, a déclaré que les Albanais et les Turcs étaient « des peuples frères », dont la coopération devrait mener vers un avenir meilleur. L’implication de plus en plus grande de la Turquie au sein des Balkans, notamment vis-à-vis du Kosovo dont elle fut la première à reconnaître l’indépendance en 2008, amène certains spécialistes à déclarer que « la Turquie revient dans les Balkans. » Cette phrase interprète l’idée qu’une politique volontariste, voire néo-ottomane[3] et conquérante, serait menée par le gouvernement turc actuel afin d’accroître son influence dans les régions anciennement dominées par l’Empire Ottoman.

L’évolution des relations diplomatiques entre les deux États est imprégnée de la mémoire historique qui les lie. L’influence du contexte géopolitique dans les Balkans et les événements au Kosovo ont contribué à renforcer la coopération politique entre les autorités gouvernementales. La situation nécessite d’adopter un regard ambivalent afin de comprendre les enjeux que représentent ce rapprochement, que ce soit à l’échelle régionale, européenne ou internationale. Le Kosovo exprime sa volonté de s’affirmer comme un jeune État à vocation européenne et la Turquie souhaite endosser un rôle d’arbitre et de leader dans la région. Le président de la Chambre de commerce du Kosovo, Safet Gerxhaliu, a remercié la Turquie pour son soutien « avant, pendant et après la guerre » mais déclare que les relations interétatiques devraient désormais se concentrer plus sérieusement sur le développement économique plutôt que les liens culturels traditionnels[4].

L’expansion turque au Kosovo, à travers l’économie et la culture

La Turquie, un partenaire économique majeur du Kosovo ?

Les échanges se sont considérablement développés entre les deux États, notamment depuis les années 2000. La volonté de la Turquie de s’imposer comme principal acteur économique dans les Balkans passe par l’accroissement de la coopération économique avec son « pays-frère »[5].

La Turquie investit donc massivement au Kosovo, « cœur de la péninsule » des Balkans. Trois projets peuvent être cités parmi les nombreux qui ont été réalisés ou qui sont en cours : l’Aéroport Adem Jashari à Pristina, la construction de l’autoroute du Kosovo ou encore la distribution de l’énergie électrique avec les entreprises turques Çalil et Limak. Cette coopération économique rencontre cependant des difficultés politiques et matérielles. En effet, cet investissement économique turc suscite parfois des réticences et des questionnements au Kosovo. Même s’il est clair que le pays a besoin d’investissements directs étrangers, plusieurs intellectuels et spécialistes ont exprimé leurs inquiétudes concernant l’approche d’Ankara, jugée néo-impérialiste[6] : l’analyse des ressentiments envers la Turquie doit entrer en compte dans la compréhension des phénomènes contemporains de rapprochements entre Pristina et Ankara. Selon ces derniers, l’acquisition d’une influence au sein des Balkans transformerait cet espace en un « corridor vers l’Union Européenne » pour la Turquie. De plus, il ne faudrait pas, à leur sens, que cela finisse par engendrer une ingérence dans les affaires politiques internes du Kosovo. Or, la récente affaire de l’expulsion de six gülenistes du Kosovo par l’Agence de renseignement du Kosovo contribue à alimenter ces inquiétudes[7].

De plus, malgré la promotion de la politique étrangère turque pour accroître les investissements étrangers au Kosovo, le pays reste très affecté par la pauvreté et le chômage des jeunes. Des projets doivent être déployés non seulement pour faire face aux difficultés économiques du Kosovo mais aussi pour la préservation et le renforcement des liens économiques avec la Turquie.

Ainsi, les échanges économiques entre les deux États sont tournés vers une politique de coopération, avec un important investissement de la part de la Turquie au Kosovo. Cela s’illustre par des accords d’une part, ainsi que par la présence de nombreuses entreprises turques au Kosovo dans le secteur des services et de la construction. Le financement de projets de construction contribue à développer le pays, qui bénéficie d’une situation géographique avantageuse entre l’Europe et l’Orient, mais cette coopération rencontre des limites et présente de sérieux défis pour la suite.

Par ailleurs, ce développement des relations économiques entre les deux pays est complété par un investissement turc dans la langue, les centres culturels, les mosquées ainsi que les écoles au Kosovo.

Istanbul, la plus grande métropole turque.

Le soft power turc : Promotion de la culture et de l’éducation

La Turquie a renforcé sa présence culturelle de manière générale dans les Balkans après l’ère communiste. Il s’agit d’une véritable orientation politique qui vise à rapprocher les populations musulmanes et turcophones présentes au Kosovo de la Turquie, héritière de l’Empire Ottoman. En effet, sur le plan culturel, la Turquie se sent plus proche de la civilisation islamo-turque des Balkans que du modèle occidental. À titre d’exemple des liens culturels turco-kosovars, la figure du poète Mehmet Akif Ersoy est souvent mise en avant : né à Ipek (ancienne ville ottomane, devenue Peja, Kosovo), il est l’auteur de l’hymne national turc (İstiklal Marşı).    

Très conséquent, l’investissement culturel de la Turquie au Kosovo s’opère de différentes façons, en réactivant la mémoire et l’héritage de la période ottomane. Produit du soft power turc de la politique étrangère du gouvernement AKP, celle-ci s’exprime aussi par la voie de l’éducation et l’usage de la langue turque.

La question de l’éducation turque au Kosovo nous amène inévitablement à discuter du conflit qui oppose l’ancien Premier ministre turc Erdogan et l’imam Fethullah Gülen, opposant intellectuel musulman du gouvernement AKP et accusé par ce dernier d’être à l’origine de la tentative de coup d’État militaire durant la nuit du 15 au 16 juillet 2016. Cette lutte politique interne a des effets à l’étranger car le mouvement Gülen est présent depuis longtemps dans la région balkanique, « ambassadeur officieux de la Turquie »[8] . De plus, les écoles et structures scolaires ont une importance particulière au sein du mouvement. Au Kosovo, il y a eu notamment l’ouverture du collège Mehmet Akif et l’École Internationale de Pristina. Ayant déjà mis à l’œuvre une purge administrative interne en Turquie des sympathisants gülenistes, cela semblait être plus compliqué à effectuer à l’étranger. Néanmoins, le 29 mars 2018 une extradition de six enseignants turcs gülenistes a eu lieu, sans que le président Hashim Thaçi ne soit au courant selon le discours officiel. Cet incident a suscité des indignations au sein de la société civile du Kosovo et de la communauté internationale, qui estime que la Turquie a bafoué les droits de l’homme. Plusieurs médias dénoncent que cette opération d’enlèvement depuis le Kosovo, qui a livré à la Turquie ses « ennemis », n’aurait pas pu avoir lieu sans une entente entre les deux présidents. En dehors du circuit d’enseignement güleniste, la Turquie tente de développer plusieurs structures au Kosovo. À titre d’exemple, l’Université Technique du Moyen Orient à Ankara (Orta Doğu Teknik Üniversitesi, ODTÜ), l’une des meilleures de la Turquie, a tenté d’ouvrir un campus au Kosovo.

L’expansion turque au Kosovo semble ainsi emprunter deux voies. La multiplication des échanges commerciaux ainsi que des investissements privés montrent la volonté de la Turquie de s’imposer comme partenaire économique privilégié du Kosovo. D’autre part, Ankara souhaite également exercer une influence croissante au sein du plus jeune État démocratique d’Europe en réactivant des liens culturels complexes et composites qui se fondent sur la religion, des pratiques traditionnelles, l’éducation et l’usage de la langue turque. Effet du soft power turc, cette présence culturelle se heurte parfois à des difficultés, considérée comme une stratégie néo-ottomane au sein d’un État qui désire gagner en autonomie et se construire une identité culturelle propre à lui-même.

Prizren, seconde ville la plus peuplée du Kosovo.

Quelle conclusion ?

Depuis 1990 la politique étrangère turque a connu un regain d’activité et d’intérêt envers les Balkans et à l’égard du Kosovo, sous l’égide en premier lieu du président de la République de Turquie, Turgut Özgal (1989 – 1993), puis s’est renforcée avec l’accession au pouvoir du parti politique islamo-conservateur d’Erdogan en 2002. Dans un premier temps, face à la crise du Kosovo, la Turquie n’a pas souhaité quitter le sillage des pays occidentaux avec une faible implication dans le conflit, régie par la perspective d’intégration européenne et de rapprochement avec les pays de l’Occident. En effet, véritable carrefour entre l’Occident et le Moyen Orient, l’État de la Turquie, proche de la civilisation islamique des Balkans, fait primer ses intérêts géostratégiques d’intégration dans le « concert européen » en souhaitant multiplier sa coopération avec l’Europe et l’OTAN. De fait, son intervention prudente lors de la crise du Kosovo n’aura pas eu d’effet important ni une contribution exceptionnelle à la sortie du conflit.

Au tournant des années 2000, et une fois le Kosovo engagé vers l’indépendance, la Turquie apporte un soutien plus significatif au jeune État en multipliant les discours politiques sur la mémoire historique commune. Plusieurs accords sont établis, signe d’une volonté de coopération et de développement des liens qui unit les deux pays. De fait, les relations entre les deux États vont s’accroître, permettant à la Turquie d’exercer une influence de plus en plus importante au Kosovo que ce soit sur le plan économique ou culturel. L’expression de cette politique s’inscrit dans le désir qu’a la Turquie de s’affirmer comme leader de la région et de nouer de nouvelles alliances, voyant le mythe européen s’éloigner. La Turquie a su développer avec le Kosovo, et d’autres États des Balkans occidentaux, des relations politiques et économiques visant à se substituer à l’Europe. Sur un fondement d’idéologie qualifiée de néo-ottomane, la Turquie mène en réalité une politique pragmatique de puissance, qui vise à devenir le partenaire privilégié du Kosovo dans le domaine politique, économique et culturel. Cependant, même si les relations interétatiques tendent à s’accroître entre les deux pays, l’influence turque au Kosovo – et de manière générale dans les Balkans – reste dans l’ombre de l’Union Européenne et des États-Unis.

Néanmoins, à l’Est de l’Europe, l’héritage et la mémoire turque reste bien vivants. De fait, cette stratégie d’interaction entre les deux pays interroge sur les perspectives qui s’offrent à eux La présence turque au Kosovo n’y est jamais regardée de manière neutre. Au Kosovo, l’engagement turc est parfois dénoncé, sous couvert de s’émanciper du vieux joug ottoman et de s’affirmer comme État de plus en plus autonome. Néanmoins, ce pays reste encore fragile en raison de la pauvreté, des problèmes de corruption et de djihadisme. Le Kosovo a exprimé des inquiétudes sur sa situation nationale auprès de ses alliés européens, couplé d’un appel à la communauté internationale pour une aide économique. Il est dans l’intérêt du Kosovo de nouer des alliances avec des partenaires comme la Turquie, qui contribue à développer le pays et à normaliser ses relations diplomatiques avec d’autres Etats.

Toutefois, cette politique étrangère d’Ankara dans les Balkans reste dépendante de l’économie turque et de la politique interne du pays, de plus en plus dénoncée pour sa dérive autoritaire. La Turquie doit affronter de son côté de nouveaux défis qui s’accumulent dans son voisinage immédiat afin de pouvoir continuer à prétendre au rôle d’arbitre politique du Moyen Orient, qu’elle pense assumer déjà depuis plusieurs années.


[1] « La Turquie, c’est le Kosovo, et le Kosovo, c’est la Turquie »

[2] « Péninsule balkanique » : L’expression fut créée par le géographe allemand Johann August Zeune en 1808.

[3] « Néo-ottomanisme » : Néologisme attribué à la politique étrangère de la Turquie menée par le parti de la Justice et du Développement (AKP : Adalet ve Kalkınma Partisi) par opposition à la période antérieure, marquée par l’idéologie kémaliste.

[4] Petrit çollaku, « New chapter in Kosovo-Turkey Relation Needed », 4 novembre 2010, BalkanInsight.com.

[5] Expression utilisée lors des discours politiques pendant la visite du Président de la République du Kosovo Hashim Thaçi en Turquie, 3-4 novembre 2010.

[6] Nerimane Kamberi, « Kosovo : Un avant-poste du retour de « l’Empire turc » dans les Balkans ? », Le Courrier des Balkans, 16 mai 2013.

[7] La rédaction, « Kosovo : Qui sont les vrais responsables de l’expulsion des « six gülenistes » en Turquie ? », Le Courrier des Balkans, 21 août 2019.

[8] Expression utilisée par le Courrier des Balkans.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *